—Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir.

—Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas si haut.

—Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec vot'air de m'appeler monsieur. Je sais bien où vous voulez en venir quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par mon nom, vous le connaissez bien. —Je ne le déshonorerai pas, allez, quand mon heure sera venue!

—C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume?

—Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . .

—Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et lui montrant du doigt les enfants.

Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda un verre de liqueur.

—Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son chapeau sur la table.

Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas éloigné du cœur du facétieux vieillard.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus convenable de faire selon les circonstances.