Prise de Kiev par les Bolcheviks

Le 3 février, commence l’attaque méthodique de la ville. Deux trains bombardent sans arrêt le Lipky, le plus élégant quartier de Kiev. Pendant quatre jours et quatre nuits le bombardement est d’une violence inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups à la minute et 50.000 obus en quatre jours, faisant près de 15.000 victimes. La lueur sinistre des incendies éclaire seule la ville. La maison du Président Grouchevsky, bâtisse haute de neuf étages, flambe, ayant été particulièrement visée.

Le 7, le bombardement redouble de vigueur, la lutte dans les rues devient de la sauvagerie. Partout les Bolcheviks avancent. La fin approche. Petlioura se défend avec acharnement tant qu’il peut espérer que les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans la ville, marcheront à son secours. Mais celles-ci, pour avoir le chemin libre jusqu’à Vladivostok, ont fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout espoir est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de ses troupes vers Jitomir et Berditchev. Avec lui quittent Kiev les membres de la Rada et du Secrétariat général qui s’était reconstitué sous la présidence de Gouloubovitch et avait vécu d’une vie falote pendant le siège de la ville.

Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de désespoir, donne l’ordre à ses plénipotentiaires de Brest-Litovsk de signer la paix avec les Puissances centrales.

Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée.


Kiev sous le régime des Soviets

Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel, il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou polonais: ces derniers venaient de s’emparer de la Stavka de Mogilev et accouraient délivrer Kiev.

Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville dont il s’empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000 roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000. La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais la banque d’Etat n’a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques qui s’ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel, confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en compagnie de son Etat-Major.

Très vite l’ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence à régner. Le sinistre tribunal s’est installé dans l’ancien palais impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables d’officiers porteurs de laissez-passer ukrainiens. L’on juge rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On déshabille les condamnés, on les revêt d’une capote de soldat et devant le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J’ai vu de mes yeux fusiller deux généraux et une vingtaine d’officiers dans l’espace d’une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières exécutions, en se promenant dans le jardin, l’on pouvait voir à terre de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le sombre tribunal.