Plus près de nous, Stolypine se plaint des «ukrainiens» et les traite «d’allogènes».
D’autre part, une carte découverte en juillet 1918 dans la Bibliothèque des RR. PP. Bénédictins d’Einsiedeln prouve qu’en 1716, l’Ukraine existait comme centre géographique et politique indépendant de la Moscovie. La carte de la Moscovie de Vischer (1735) dénomme Okraïna ce qu’on a dénommé depuis Petite-Russie. Celle de Homann (1716) comprend la Ruthenie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de l’Ukraine.
Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Recueil de la Société historique russe, les Archives de l’Empire russe, les ouvrages des historiens russes Soloviov et Karamzin, la Bibliothèque d’Einsiedeln, tous fournissent des textes et des documents qui ne permettent pas un seul instant de mettre en doute l’existence, au moins dès le XIIIe siècle, et sur le territoire actuellement revendiqué par les Ukrainiens, de la nation ukrainienne dont voici l’histoire:
Indépendante pendant six siècles, du IXe à la fin du XVe elle se vit tout à coup sous la pression de la Pologne, obligée de subir un joug étranger jusqu’au jour où, vaincu à l’ouest, Bogdan Khmielnitski, son Hetman, se décide à se tourner vers l’Est et à accepter le protectorat d’Alexis Mihailovitch, tsar moscovite, par le traité de Pereiaslav (1654). C’était tomber de Charybde en Scylla, et le grand poète Chevtchenko dit fort bien dans un vers lapidaire que tout Ukrainien apprend en suçant le lait maternel: «Il aurait mieux valu que ta mère t’aie étouffé dans ton berceau.»
A partir de ce moment, l’histoire de l’Ukraine n’est qu’un long martyrologe dont les pages ne semblent pas encore closes.
Pour russifier l’Ukraine, Pierre-le-Grand remplace les gouverneurs ukrainiens par des voïevodes moscovites: le fameux Yvan Mazepa, que Victor Hugo a chanté dans ses Orientales, se révolte et conclut une alliance avec Charles XII de Suède que la France favorise. Vaincu à Poltava, il cherche un refuge dans la Bessarabie qui appartenait alors à la Turquie.
Catherine II introduit le servage en Ukraine, opprime les intelligences, abolit le nom même d’Ukraine qu’elle remplace tendancieusement par celui de Petite Russie, comme elle avait remplacé le nom de Pologne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la Lithuanie par celui de Pays du Nord-Ouest.
Nicolas Ier est plus féroce encore: il supprime l’Eglise uniate et impose la religion orthodoxe; la Confrérie de Cyrille et Méthode, dont le but était de maintenir le sentiment national dans l’âme du peuple et propager l’idée d’une fédération démocratique de tous les peuples slaves est dissoute: ses membres parmi lesquels l’historien Kostomaroff et le poète Chevtchenko sont envoyés au bagne de Sibérie.
Alexandre II proscrit la langue ukrainienne des écoles et fait décréter en 1863 par le comte Valouïev, son ministre de l’intérieur, «qu’il n’y a jamais eu de langue ukrainienne, qu’il n’y en a pas et qu’il ne doit pas y en avoir» et en 1876, par le chef du Département de la presse, Gregoriev, que l’impression et la publication des livres et brochures en ukrainien sont interdites dans les frontières de l’Empire, de même que la représentation des pièces en langue ukrainienne. Le résultat ne se fait pas attendre: le nombre des illettrés monte à 80 0/0, personne ne voulant aller dans des écoles où l’on n’apprend qu’une langue étrangère: le russe. L’exode des intellectuels ukrainiens vers la Galicie commence; cette province devient, dès lors, le Piémont ukrainien.
Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse cependant son ministre Stolypine reprendre aux Ukrainiens les quelques libertés rendues par la Révolution de 1905, déclarer dans une série de circulaires «que le ralliement de la société ukrainienne autour de l’idée nationale n’est pas désirable au point de vue des dispositions de l’empire russe», dissoudre leurs associations et juguler leur presse et permet, les deux premières années de la guerre, d’inutiles violences dans les deux Ukraines russe et autrichienne.