Les Bolcheviks russes, qui, à l’égard du peuple ukrainien et de son mouvement séparatiste nourrissent les mêmes sentiments que les Tsaristes, savent bien, eux, que l’ouvrier et le paysan ukrainiens ont l’amour de leurs libertés reconquises, le culte de la langue de leurs pères et l’attachement au sol de la patrie, c’est-à-dire le sentiment national. Aussi, quand ils lancèrent de Moscou, en 1917, leurs proclamations dans le but de soulever le peuple contre la Rada, «ce gouvernement bourgeois», c’est en langue ukrainienne qu’ils les rédigèrent et ils n’oublièrent pas de prendre l’engagement formel, comme Alexis Mihailovitch, dans le traité de Pereiaslav, de toujours respecter les libertés du peuple ukrainien et l’indépendance de la République ukrainienne.
Le soir de son entrée à Kiev, le 8 février 1918, Mouraviof faisait afficher sur les murs de Kiev une proclamation en langue ukrainienne où il était dit: «Prolétaires de Kiev! Je salue la République des Travailleurs, ouvriers et paysans ukrainiens. Nos adversaires nous accusent de ne pas admettre le principe de l’autonomie. Je ne chercherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur ukrainien sait bien que c’est là un lâche mensonge et une calomnie. Mes armées n’ont qu’un but, vous aider à renverser le gouvernement bourgeois pour le remplacer par le gouvernement des Soviets ukrainiens.»
Et c’est, parce que leurs libertés ukrainiennes n’ont pas été respectées par les Bolcheviks, ni par les Allemands qui ont réussi, eux aussi, à pénétrer dans le pays par les mêmes fallacieuses promesses, que les paysans d’abord, les ouvriers plus tard, se sont révoltés et ont pris les armes, comme ils se révolteront toujours et prendront toujours les armes contre toute puissance qui voudra restaurer, en Ukraine, un gouvernement dont la politique ne s’inspirera pas du seul respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts du peuple ukrainien.
L’Ukraine n’est pas bolcheviste
Croire que les théories maximalistes ont trouvé le même écho chez le peuple ukrainien que chez le peuple russe, c’est une erreur profonde, et l’affirmer, tout simplement une calomnie monstrueuse.
Tout d’abord on peut dire que, d’une manière générale, le Bolchevisme recrute ses partisans, non dans les classes paysannes, mais dans la classe ouvrière, non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le peuple Ukrainien, personne ne l’ignore, est un peuple essentiellement agricole, 85 0/0 de sa population, c’est-à-dire 32.500.000 individus, s’occupent des travaux des champs et vivent à la campagne. Le pourcentage de la population urbaine est toujours en défaveur des Ukrainiens, et cela par suite de la conduite du gouvernement centralisateur de Moscou, qui a toujours empêché le développement industriel des nationalités englobées dans l’Empire russe et peuplé les villes d’une armée de fonctionnaires et d’une légion de commerçants envoyés de Petrograd et de Moscou. En Ukraine, la presque totalité des ouvriers est étrangère au peuple ukrainien.
C’est ce fait qui a permis aux adversaires des Ukrainiens de conclure, sur le seul pourcentage de la population urbaine, que le peuple ukrainien n’avait pas la majorité en Ukraine.
Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, enrôlés dans l’armée bolchevique, que d’autre part, les Ukrainiens sont surtout agriculteurs, il en résulte que ceux que l’on appelle bolcheviks ukrainiens sont en réalité des Bolcheviks étrangers à l’Ukraine.
Si au mois de février 1918, il s’est trouvé quelques Ukrainiens à accepter les théories maximalistes, c’est parce que la démobilisation de l’armée, faite brusquement et sans arrêt, a jeté sur le pavé bon nombre de démobilisés, qui, se trouvant sans travail et sans argent, ont été heureux d’obtenir dans les rangs bolchevistes un emploi peu absorbant et bien rémunéré.