La signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens n’a pas plus augmenté le nombre des soldats allemands sur le front français que le refus momentané de Trotsky, la rupture de l’armistice par les Allemands et leur avance en Russie ne l’ont diminué. Les hostilités sur le front russe avaient définitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Allemands avaient toute la liberté de leurs mouvements.
Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le renvoi immédiat dans leurs pays des prisonniers allemands et autrichiens.
Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour la plus grande majorité des déserteurs de l’armée austro-allemande: des Alsaciens, des Polonais, des Tchéco-Slovaques, des Slaves de l’Autriche méridionale, des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le gouvernement ukrainien, successeur à Kiev du gouvernement russe, prêta son concours le plus bienveillant au rapatriement en France des Alsaciens-Lorrains qui étaient tous cantonnés à Darnitza, dès leur arrivée du front; en Roumanie, des Transylvains ramenés des mines où ils travaillaient, à Kiev où des officiers de l’armée roumaine et des officiers Transylvains de l’armée austro-hongroise les équipaient, les entraînaient, avant de les diriger sur le front roumain; et, en Italie, des Irrédentistes qui en faisaient la demande. Quant aux Tchéco-Slovaques, aux Polonais et aux Slaves de l’Autriche méridionale et de la Hongrie, personne ne peut ignorer que c’est sur le sol ukrainien qu’ils ont formé et entraîné leurs légions et que le gouvernement ukrainien leur a continué la sympathie accordée par le gouvernement russe. Il fut même conclu entre le gouvernement ukrainien et M. Massaryk, ministre des Affaires étrangères tchéco-slovaque, un accord militaire pour favoriser la formation et l’entraînement des légions tchéco-slovaques sur le territoire ukrainien.
Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l’on défalque le nombre de ces déserteurs qui s’en sont allés combattre sur le sol de leur vraie patrie, grâce à l’obligeance du gouvernement ukrainien, il n’en reste pas un grand nombre à envoyer sur le front français. Or, malgré la pression faite par les kommandanturs allemande et austro-hongroise installées à Kiev dès l’occupation de l’Ukraine par les Allemands, malgré leurs menaces de peines sévères et même de mort, affichées périodiquement jusqu’au jour de l’armistice, sur les murs de Kiev, dans toutes les villes et dans tous les villages de l’Ukraine, ils furent peu nombreux, les prisonniers allemands et autrichiens, qui consentirent à quitter les occupations qui les enrichissaient pour aller sur le front français, dont ils parlaient en tremblant ou dans les casernes allemandes ou autrichiennes «où l’on était battu et où l’on mourrait de faim». Et ceux que la menace avait intimidés et qui s’étaient rendus à la kommandatur pour être expédiés dans les dépôts partirent, pour le plus grand nombre, avec l’intention formellement arrêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, les Allemands aux Français. D’ailleurs, les faits ont démontré que cette intention a été unanimement exécutée.
L’argument d’une augmentation d’effectifs allemands sur le front français pendant la bataille de la Somme du fait de la signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartialité et en connaissance de cause, devient, dès lors, beaucoup moins impressionnant.
Reste le fait lui-même. D’abord il ne faut pas perdre de vue que les principaux leaders du peuple ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent leur démission pour ne pas signer le traité et garder leur liberté contre les Allemands; d’autre part, plusieurs partis politiques parmi lesquels le parti «Jeune-Ukrainien» n’ont jamais reconnu le traité de Brest-Litovsk. La signature de ce traité n’est donc le fait que de quelques hommes politiques.
Evidemment, même peu nombreux, ces représentants du peuple ukrainien ne sont pas à approuver et il reste bien certain qu’à peine avaient-ils apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, auquel d’ailleurs Brockdorff, dans ses contre-propositions de la paix de Versailles fait allusion pour le critiquer et le déplorer, ils le regrettèrent amèrement.
D’ailleurs pour se racheter et se faire supporter par les vrais Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se mirent à fomenter dans le peuple des insurrections locales qui obligèrent les Allemands à porter le chiffre de l’armée d’occupation de 40.000, chiffre prévu par le traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats.
Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk?
Les Puissances de l’Entente, soit par indifférence pour les questions qui ne regardaient pas directement les opérations militaires en cours, soit plutôt pour ne pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient semblé tout d’abord ignorer ce qui se passait en Ukraine. Les Sasonov pas plus que les Milioukov n’avaient jugé d’ailleurs à propos de leur en parler. Mais les événements furent les plus forts et les Alliés durent bien se rendre compte que la voix du peuple ukrainien devenait haute et impérieuse.