Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement ukrainien semble avoir été l’objet d’une enquête qui lui fut favorable sans doute, puisque le Secrétariat Général Ukrainien vit peu à peu des relations, d’abord officieuses, puis officielles, s’établir entre lui et les représentants de la France, de l’Angleterre, de la Roumanie et de la Serbie.

Dès le début de ces relations, le Secrétariat Général, avec une franchise que personne ne veut lui reconnaître, mais qui n’en existe pas moins, montra que sa volonté ferme était de rester fidèle à ses engagements envers l’Entente, mais que le Gouvernement Provisoire, d’ailleurs appuyé par les Alliés, l’ayant empêché de former une armée nationale, il lui semblait impossible de rester à hauteur de sa tâche. A cette époque déjà, l’armée des Soviets, à l’instigation de son véritable maître, l’Etat-Major de Ludendorff, se mettait en marche contre l’Ukraine. Le général T..., alors commissaire du gouvernement français près le gouvernement ukrainien, se contenta de maudire les Bolcheviks et le Gouvernement provisoire.

Les événements se précipitaient: au Nord, la fraternisation avec l’ennemi avait commencé, Krylenko était en pourparlers avec l’Etat-Major allemand, Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que lui aussi, était prêt à causer. Qu’allait faire l’Ukraine? Sans doute, si la nouvelle République avait eu une existence nationale indépendante de plus longue durée, si les Alliés l’avaient tenue en une moindre suspicion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur expérience des opérations militaires, que, délivrée des Austro-Allemands par un traité de paix prématuré, elle aurait encore des forces trop insuffisantes pour résister à toute la poussée bolcheviste qui s’avançait du Nord et de l’Est, elle aurait certainement obéi à la suggestion qui lui était faite: suivre l’exemple de la Belgique, de la Serbie et de la Roumanie et attendre que justice lui soit rendue par la Conférence de la Paix. Mais à peine né à la vie nationale indépendante et recevoir un conseil dont l’exécution va avoir pour résultat immédiat la ruine d’un pays inviolé sous le régime précédent et la disparition d’un gouvernement encore mal assis, mais toutefois existant et cela sans recevoir en échange d’autres garanties qu’une vague promesse de reconnaissance au moment de la signature de la Paix, il faut avouer qu’il y avait là pour le Secrétariat général matière à réflexion.

Or, le temps manquait.

Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre à l’Ukraine et lancent un appel aux prolétaires ukrainiens, les invitant à renverser la Rada «capitaliste et bourgeoise»; le Soviet de Kharkov essaye de se substituer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tête. Le 10 janvier, une délégation ukrainienne part pour Brest-Litovsk. Un mois plus tard, le 9 février, un traité en bonne et due forme mettait fin aux hostilités entre les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et les Turcs, d’une part, et l’Ukraine, d’autre part.

La République ukrainienne a trop souffert de la signature de ce pacte pour ne pas s’en repentir amèrement. Mais est-elle la seule coupable? Ne pourrait-on pas plaider pour elle les circonstances atténuantes? L’histoire seule pourra un jour nous dire si les Puissances de l’Entente, ou du moins leurs Représentants près le gouvernement ukrainien, n’ont pas à endosser quelques-unes des responsabilités attribuées en ce moment à la seule Ukraine.


CONCLUSION

Le moment est venu pour les Puissances de l’Entente et tout particulièrement pour la France, de prendre une attitude vis-à-vis de la République ukrainienne. Il serait désastreux de continuer à lui jeter l’anathème et à l’abandonner, brebis docile, à l’influence de l’Allemagne qui aura vite fait, profitant de nos fautes, de l’accaparer à son profit et de la transformer en quelque colonie d’exploitation.