Il y avait six ans, à l'époque où commence ce récit, que Darnétal était mort, emportant dans la tombe la promesse de Talbot.
Et chaque jour le pilote pensait:—Il va falloir faire de cette enfant une petite femme….
Mais aussi, songeant à son serment:
—Il me semble pourtant que je serai bien usé pour échanger mon rôle de père contre celui de mari…. Quelle drôle d'idée a eue là mon vieux camarade!… Enfin, Jeanne m'aime. L'enveloppe, ma foi, ne changera pas. Sous une forme ou sous une autre, la petite m'aimera toujours….
Au fond, le brave homme avait besoin de réfléchir profondément pour chasser le scrupule qui embarrassait sa pensée.
L'horrible catastrophe qui avait fait Jeanne orpheline avait aussi privé de toute famille Raymond Gosselin. Le vieux pilote, admirable de dévouement, avait pris sous sa tutelle les deux enfants.
Jeanne et Raymond vivaient à l'écart l'un de l'autre. Ce dernier n'avait jamais consenti à déserter la cabane où s'était écoulée son enfance. Mais la communauté du malheur avait établi entre eux une prompte et vive amitié.
En les regardant l'un près de l'autre, Talbot s'était dit plus d'une fois:—Quel gentil ménage tout de même cela ferait!…
L'affection mutuelle des deux jeunes gens se transforma vite en un sentiment plus intime. Telle en fut la force que, pour ne point se trahir, ni risquer d'affliger son vieil ami qu'il croyait sincèrement épris de Jeanne, Raymond dut se résoudre à limiter ses apparitions chez le pilote.
Ce dernier n'y fit guère attention: le métier les réunissait souvent au dehors. Mais la jeune fille souffrit cruellement de cet abandon. Elle devint triste; ses joues, fraîches et roses, se couvrirent d'une pâleur inquiétante.