Avant d’ouvrir la porte sur le grand escalier, l’Italienne murmura :
— Nous ne pourrons jamais nous sauver toutes deux… N’ayez pas peur et, voulez-vous, Signorina ? embrassez-moi une fois encore, la dernière… Dieu, qui est juste, s’il n’est pas avec moi, sera avec vous !
Les deux femmes se glissèrent dans le parc ; la demie de dix heures sonnait. Elles atteignaient, en silence, la maison du portier où elles aperçurent, formidable cerbère aux poings géants, gardant fidèlement la grille d’entrée, l’ignoble Augustus, ronflant sur sa chaise…
— Tenez-vous près de la grille, souffla la Triestine. Quelque bruit que vous puissiez entendre, dès que vous aurez la clef du portail, ramassez-la. Ouvrez et, sans vous soucier de moi, partez !… Partez sans vous retourner, sans un regard, sans un mot !… Adio, Signorina !…
Elles s’étreignaient…
Précautionneusement, elle ouvrit la porte de la loge.
Sur la table où il dormait, devant les pattes velues du monstre, s’étalait la clef libératrice… Nouveau David, la frêle fille de Trieste se mesurait avec Goliath endormi…
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Tout le reste n’était qu’un autre rêve affreux, un autre rêve atroce, vécu par Françoise de Targes.
Une clef, jetée sur le sable et ramassée, avec la rapidité de l’éclair, par la fugitive, laissant, toute grande ouverte, la lourde porte de fer aux grilles dorées… Le bruit d’une lutte… Un coup de feu… Des clameurs dans la nuit… Une course de bête traquée à travers bois, à travers champs… Le hasard d’une voiture de laitier rencontrée à l’aube et qui, moyennant dix marks, la conduisait, échevelée, rompue, à une gare encombrée de soldats allemands, appelés sous les drapeaux par la mobilisation, pour le triomphe de la « Kultur », voilà ce que Françoise, les tempes bourdonnantes, le corps brisé, le cœur prêt à sauter et le cerveau en délire, revoyait dans le compartiment de première qui l’emportait vers la Suisse, dans l’infernal supplice d’un cauchemar épouvantable, d’un cauchemar sans nom, d’un cauchemar sans fin !…