— Sans doute, mais… ce ne sont pas toujours les mêmes…

Décrié, détesté, craint et, conséquemment admis partout, idole incontestée de la vie parisienne, tel était, malgré ses tares, ou à cause d’elles, Jacques-Olivier de Targes.

Cet après-midi-là, alourdi par la cinquantaine menaçante, ce gros homme, qui avait connu jadis le triomphant orgueil d’être aimé pour sa seule beauté, se souciait fort peu, noyé de béatitude et dégustant son verre de fine dans le brouhaha des conversations, de posséder encore, sur quelque point du globe, une Françoise qui fût sa nièce.

Il avait là, autour de lui, outre Ady Marfeuil, qui se targuait d’avoir été — une fois n’est pas coutume — sa maîtresse délirante… pendant cinq minutes ! la danseuse Tjouharine, aux longs yeux asiatiques, étoile des ballets russes ; la marquise d’Autreman qui, — par hasard, — se trouvait toujours dans le sillage d’Ady Marfeuil, et l’éclectique baronne Fossier d’Ambleuze, vieux squelette paré comme une fée et peint à ravir un impressionniste. La baronne était dame patronnesse de diverses œuvres importantes et femme de lettres, par surcroît, lorsque ses essayages et ses rendez-vous, où la diplomatie tenait une aussi grande place que la galanterie, lui en laissaient le loisir.

Du côté mâle : Aurélien Branteyl, le comédien Lucien Grégeois, que Don Juan venait de mettre en lumière pour ses débuts à la « Comédie-Française », et M. Hermann Wogenhardt, dont la rogue attitude, le torse cambré, l’accent tudesque et le rire épais trahissaient la détestable origine.

Aussi l’ahurissement de « Frère Jacques » fut-il indicible lorsqu’Alexis, son vieux valet de chambre, vint, au milieu des éclats de rire qui venaient de saluer le récit faisandé du plus récent potin narré par Branteyl, lui présenter un bristol où figurait un nom auquel il s’attendait peu.

— Françoise de Targes !… murmura-t-il, abasourdi.

— T’as l’air épaté, Frère Jacques ! constatait Marfeuil. Qu’est-ce qui t’arrive ?…

— La police des mœurs vient te coffrer ? s’informait suavement Branteyl.

Jacques Provence, soulevé parmi ses coussins, demandait au domestique :