— S’il s’appelait de Giraud, ma chère, tu l’épouserais ! Ah ! ces aristocrates !…
Maintenant qu’elles étaient pauvres, les obstacles étaient fort simplifiés. La tante conservait son idée de derrière la tête, celle de « rabibocher » le mariage manqué. Certes, il y avait bien l’orgueil de Françoise, mais, avec le temps et les difficultés qui allaient inévitablement surgir, il faudrait bien que l’opiniâtreté de la jeune fille s’atténuât. Il convenait donc de ne pas effaroucher le soupirant éconduit qui, s’il aimait vraiment sa nièce, — et la vieille fille en gardait l’intime conviction, — ne verrait aucun inconvénient à l’épouser pour sa seule beauté.
Et la persévérante Mlle Corbier, en narrant à son frère et aux Giraud, devant la Baronne faussement empressée, l’escroquerie où venait de sombrer son budget, était loin de se douter qu’elle allait, par son bavardage, contribuer à la séparation presque définitive de ceux qu’elle voulait si étroitement unir…
Mme d’Ambleuze qui, lorsque les gens lui plaisaient, n’était pas chiche d’invitations, annonça qu’elle allait enfin donner une grande soirée en l’honneur de l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg. Elle insistait auprès de Mme Giraud et de Moune pour qu’elles vinssent : ce serait si curieux ! L’Altesse était, pour l’Allemagne, la présidente d’une œuvre de propagande féministe que la Baronne avait créée : « Les Amitiés internationales », comme la Duchesse de Landshire l’était pour l’Angleterre, la Princesse Moratieff pour la Russie et la Baronne Fossier pour la France. Et, engageante, elle concluait :
— La Tjouharine nous donnera des danses de caractère avec quelques coryphées des Ballets Russes. On fera de la musique. Il y aura aussi du chant.
Blagueur, Provence, pour faire enrager sa sœur, hasarda :
— Bon chien chasse de race. Ma nièce est poète. Voulez-vous qu’elle vous dise des vers ?
Et, pendant que Moune roulait vers le mauvais plaisant, derrière son monocle, un œil furibond, la baronne prenait au mot le romancier.
— La nièce du grand homme dirait des vers, mais ce serait exquis ! Exquis !…
La destinée de Françoise allait s’accomplir…