Moumoune.

P. S. — L’hiver approche. Je vais t’envoyer tes fourrures. Couvre-toi bien. Évite les rhumes. Fais glisser une bouillote très chaude dans ton lit. On doit déjà geler dans ce pays perdu ! Sois gentille… Adresse, de temps à autre, une carte postale aux Giraud avec un petit mot aimable, ou presque. Fais-le pour ta vieille ronchon. J’irai dîner chez eux demain soir. Si j’étais moins discrète, j’y prendrais tous mes repas. Ils ont beaucoup insisté ! Ah ! quel malheur que tu ne veuilles pas ! La fierté, la liberté, tout cela, c’est très beau… dans les livres. Quelques concessions suffisent dans la vie pour conquérir le bonheur qu’on va chercher souvent bien loin et qui se trouve là, tout près, sous la main… Un bon mari, vois-tu, ça vaut tous les plus beaux appointements du monde !

Pardon de cette longue lettre, mais j’ai envie de pleurer, d’embrasser et de mordre.

Une grosse bise encore de ta

Moune.

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Palais de Felsburg, 18 novembre 1913.

Quelles idées te mets-tu en tête, ma grande ? Je suis très heureuse. Son Altesse est charmante pour moi et chacun s’ingénie à m’être agréable. La consigne a été donnée. On obéit. Les trois dames d’honneur de l’Archiduchesse ne m’ont point réservé trop mauvais accueil… Figure-toi deux vieilles personnes, très fortes, aux solides épaules carrées avec, — sur une coiffure à cinq étages, — un sacré petit coquin de huit, tressé en faux cheveux, qui est infiniment réjouissant à voir. Ajoutes-y des yeux de faïence bleue et d’extraordinaires mandibules, perpétuellement agitées, voilà pour Frau von Windstrüb et la Comtesse Schwantzer.

La troisième est, sans âge, une austère vertu d’un blond verdâtre, Mina de Gohenlirch, dont la voix grince comme celle d’une corde à puits et qui, si maigre, si étonnamment maigre, à croire que veilles et jeûnes l’ont desséchée pour l’éternité, mange de la façon la plus effroyable qui soit. Un gouffre : Fraülein Tantale !

Ces trois grâces : Aglaé, Thalie et Euphrosine, ne comprennent pas le plus petit mot de français, que peu de personnes parlent à Felsburg, si toutefois j’excepte son Altesse, le Grand Chancelier von Welschmann et messire Wogenhardt, que tu as aperçu chez Mme Fossier d’Ambleuze.