Je possède, en ce palais qui ressemble à quelque monstrueux château-fort du moyen âge avec donjon, tours, tourelles, mâchicoulis, créneaux, meurtrières et poternes, — un château-fort ayant, à l’intérieur, l’électricité et le téléphone, — un très curieux appartement au second étage d’une tour d’angle. Écoute, ô Moune, et sois ravie !

Ma chambre est tendue de soie groseille et de velours vert (dernier style « münichois »). Mon salon, — car j’ai un salon ! — est blanc et or ; il n’y manque plus que des comptoirs, on se croirait dans une pâtisserie ! Mon cabinet de toilette est vert-Nil, avec une frise mosaïquée sur quoi des canards s’envolent dans un ciel où l’orange le dispute à la framboise en un tournoi de couleurs disparates à hurler. Ajouterai-je que la baignoire est, à l’extérieur, incrustée de coquillages ? Tel est l’aquarium dont ta tendre nièce est la chaste naïade.

Mes fonctions de dame d’honneur sont inexistantes. Veux-tu le compte rendu de la pièce avec la photographie des artistes ? Demandez le programme !… Voilà :

Le matin, à 9 h. 1/2, après avoir entendu l’office divin, son Altesse me reçoit pendant qu’elle prend « quelques forces », savoir : une vingtaine de tartines de beurre et de confitures, trempées dans un immense bol de vermeil débordant de café au lait. Là-dessus, quelques cigarettes russes et deux petits verres de kummel. Je lis, pendant une heure environ, les articles politiques des journaux allemands, anglais et français, tandis que le secrétaire Wogenhardt prend des notes.

La lectrice se retire et son Altesse conférencie avec le grand chancelier et son secrétaire jusqu’à midi.

A midi et demi, après une lugubre allocution prononcée par le ministre du culte, déjeuner dans la salle des gardes. Il n’y a pas moins de quatorze à quinze plats à ingurgiter à chaque repas. Et quelle cuisine, ma Moune ! De quoi contracter une gastralgie jusqu’à la fin de ses jours ! Le maître-queux du palais mériterait, pour le moins, d’être interné à Charenton. Il a inventé des recettes qui ravissent la patronne, notamment un certain plat (dont elle raffole) et où il entre — tiens-toi bien ! — du confit d’oie, des anchois, des olives et de la gelée de rhubarbe ! — Bouac !…

Après l’ingestion, promenade en auto dans les alentours. De cinq à six heures, on goûte : chocolat, confitures, café au lait (toujours !) et autres delikatessen de marque. Pendant cent vingt minutes, repos !…

On s’habille pour le dîner qui a lieu à huit heures. Les hommes sont en uniforme ou en smoking. Les femmes en toilette d’apparat. N’ayant emporté que trois robes du soir, je suis allée en commander deux autres chez le plus grand couturier de Felsburg, un nommé Adolf qui, sur les vitres de son magasin, s’intitule pompeusement :

Fournisseur de la Cour, couturier de la rue de la Paix, à Paris.

Et ce, en capitales dorées, hautes de cinquante centimètres !