Effleurant le cœur, le meurtrit…

Je n’ai pas meurtri, j’ai griffé le cœur de M. Giraud fils, ou — tout au moins — son amour-propre, ce qui, pour un homme, est plus grave ! Et il me pardonnerait cela ? Il m’ouvrirait les bras, sans arrière-pensée ?… Et j’aurais, moi, l’impudeur de céder ? Je trouverais bon aujourd’hui ce que je repoussais hier ? Pour quelle raison ?… Parce que je suis pauvre ? Mais, Mounette, réfléchis ! J’ai toujours été pauvre. Sans toi, je n’aurais jamais connu le luxe, le bien-être ! Alors ?…

Je travaille dans d’exceptionnelles conditions. De quoi me plaindrais-je ? Je suis sans dot ?… La belle affaire ! Si je reste à Felsburg, pendant quelques années, j’en amasserai une, petite, c’est vrai, mais rondelette. Je ne dépense rien, sauf quelques marks que je distribue aux domestiques et à Marina, une fille de chambre attachée à ma personne et que je crois dévouée.

Encore trois ou quatre ans d’exil et, mon bouquin une fois lancé, nous nous installerons à Falède, où nous vivoterons toutes deux, sagement, de nos petites rentes. Voilà mon projet. Il vaut le tien. Tu veux me donner un maître, dont je ne serais plus l’égale, mais l’inférieure, et qui m’enfermerait dans la geôle dorée du bonheur conjugal. Si belle que soit la cage, il y a toujours des barreaux…

Je n’ai aucune envie de me marier et ce n’est pas mon séjour en cet archiduché qui me fera changer d’avis. Le sexe laid de ce pays mérite son nom. Bourgeois ventrus, officiers gonflés de morgue, courtisans sexagénaires, rien n’y peut toucher l’inaccessible cœur de ta nièce auprès de laquelle chacun se montre, pourtant, respectueusement empressé.

Et voici les dernières rumeurs du Palais :

On nous promet pour la fin de juin, l’arrivée d’un cousin germain de Son Altesse, Hugo de Baghzen-Kretzmar, prince de la Maison d’Autriche. Il y a projet de mariage entre eux. C’est l’empereur Frantz-Joseph qui exige cette union. J’en serais, pour ma part, ravie. Ça va mettre un peu d’animation dans le tableau, cette idylle princière !… Je vois d’ici, entourée de ses Dames d’Honneur, Son Altesse défaillante sous sa petite fleur d’oranger !…

Esther devant Assuérus :

« Soutenez-moi, mes sœurs ! »

La fille de chambre, dont je te parle plus haut, une sauvageonne de Trieste, dont j’ai gagné les bonnes grâces en la soignant d’une brûlure aux pieds, — elle avait laissé choir un énorme cruchon d’eau chaude, — Marina, dis-je, m’a confié que le Prince aurait, par deux fois déjà, refusé d’épouser sa gracieuse (?) cousine.