Que n’aurait-elle pas accepté, la malheureuse, pour être agréable à son seigneur et maître ? Il lui eût demandé, à elle, protestante, un voyage à Jérusalem que de bonne foi, elle s’y serait rendue ! Il est vrai que le Kaiser avait, quelques années plus tôt, prêché d’exemple…

Le lendemain, les leçons commençaient dans le cabinet de travail de l’Altesse, se trouvant au rez-de-chaussée de la tour d’angle où habitait Françoise. Le prince, avec une courtoisie affectueuse, avait réclamé l’insigne faveur d’y assister.

A six heures, en rentrant chez elle, Françoise, non sans stupeur, trouvait sur la table du salon-pâtisserie qu’elle avait décrit à Mlle Corbier, un écrin de maroquin noir et une enveloppe. L’écrin contenait un bracelet magnifique, orné de diamants et ciselé avec un art remarquable. L’enveloppe contenait la carte du prince avec ces mots :

— « Ce souvenir n’est pas offert au professeur, mais au poète, de la part d’un admirateur fervent. »

La signature suivait.

VI
L’envers du Décor.

Devant l’étrange cadeau, la stupeur paralysait Françoise. On n’avait pu pénétrer chez elle qu’avec la complicité de Marina, cette adolescente, sèche et brune, aux yeux de braise, à la peau cuivrée qui, de race italienne, était, parmi l’obséquieuse valetaille encombrant le palais, la seule qu’on pût regarder sans déplaisir.

Mlle de Targes avait été charmée tout d’abord de trouver auprès d’elle cette figure originale, à la grâce sauvage. Ayant pris quelques croquis de la fillette pour son album, elle avait apprivoisé la servante, la gagnant par de menus cadeaux et, surtout, par la douceur. Quand la Triestine se fut assez gravement brûlée, avec la bonté coutumière qu’elle avait héritée de Moune Corbier, mais une bonté souriante, tempérée par la grâce, Françoise tint à soigner et à panser elle-même la sauvageonne. Le dévouement de Marina lui était depuis acquis, un dévouement de chien fidèle, grondant au seuil…

— Ah ! Signorina, lui avait, à maintes reprises, confié la camériste, vous êtes si différente des autres ! Que ne ferais-je pour vous ?… Si vous partiez du Palais, je me sauverais. Les autres, quand elles ont bu et goinfré, sont méchantes, de vraies bêtes fauves !… Si vous saviez !… D’abord, je les déteste pour toutes les misères qu’elles m’ont infligées et parce que leur race a vaincu la mienne, parce que Trente et Trieste gémissent dans les fers ! Mais il y en a une que j’exècre, c’est Fraülein Mina. Ah ! celle-là !…

Secouant farouchement sa tête aux boucles noires, elle parlait avec une furia bien italienne.