Mlle de Targes s’était divertie des révélations piquantes que Marina lui avait faites au sujet de certaines habitudes insoupçonnées d’elle, et qui, peu à peu, transformaient cette vertueuse et royale demeure en un cloaque de hideurs, de lèpres et de vices.
L’Archiduchesse se piquait à la morphine et prenait chaque soir, mélangée au kummel traditionnel, une forte dose d’éther. Ce petit mélange, sous couleur de calmer ses nerfs… A en croire Marina, cette Archiduchesse aux lèvres minces, à l’attitude glaciale, n’était qu’un monstre de cruauté. L’anecdote du cheval aux yeux crevés n’était qu’une peccadille. Elle martyrisait non seulement les bêtes, mais les gens. Pour le moindre délit, elle faisait infliger la schlague à la domesticité. Marina, pour sa part, en savait quelque chose.
Un peu avant l’arrivée de Françoise, ne s’était-elle pas avisée, avec la gaminerie de son âge, de tirer la langue dans le dos de la funéraire Mina de Gohenlirch, qui divaguait sous l’empire de la cocaïne, dont elle était enragée priseuse ? Le jeu d’une glace avait trahi l’enfant.
Les suites avaient été terribles.
Mandé sur-le-champ par Wogenhardt, le valet de chambre de ce dernier, Frédéric, un athlétique poméranien, s’était emparé d’elle, l’avait traînée dans l’un des cachots souterrains, et là, dans une salle basse, toute garnie de fouets de diverses grandeurs, une salle où une sellette attendait qu’on ligotât le patient, elle avait été dévêtue jusqu’à la ceinture et impitoyablement fustigée. Trois mois, elle avait conservé sur ses jeunes seins, fleurs à peine écloses, les traces de cette magistrale correction.
Le pire était qu’après avoir poussé des cris de douleur qui n’avaient aucunement ému son bourreau, lorsque le supplice eut pris fin, la pauvrette, sommée de se rhabiller, s’était empêtrée si maladroitement, remuée de sanglots, dans la chemise qu’elle tentait de revêtir, qu’un éclat de rire féminin crépitait derrière un rideau, dans un coin de la sombre salle. Une maigre main s’insinuait, en soulevant les plis, et Mina de Gohenlirch, secouée d’un rictus de démente, montrait sa tête macabre aux narines entamées…
— La prochaine fois, avait-elle dit en la menaçant de son doigt décharné, ce seront tes vilaines petites fesses, tes petites fesses noiraudes qui seront de la fête. Tu peux toujours apprêter ton …!
Un autre éclat de rire saluait la grossièreté de cette menace et, derrière la cocaïnomane, Marina, dans la demi-obscurité, avait bien cru reconnaître la silhouette anguleuse de l’Archiduchesse.
— Vous êtes folle, ma fille ! avait répliqué Françoise en écoutant ce récit digne d’un roman de Ratcliff revu par Zola. Que l’on vous ait fouettée, cela déjà passe l’imagination, mais que Son Altesse ait, en outre, assisté à cet odieux châtiment, je ne puis y croire !
— Sur la Madone que je vénère, Signorina ! jurait la fillette, très exaltée, je dis la vérité !