Et elle avait encore narré d’autres horreurs, cherchant par une sorte de pudeur instinctive à en atténuer certains termes, craignant de choquer la Signorina qui paraissait si difficile à convaincre…
D’autres valets avaient été fouettés, sans oser porter plainte. A qui auraient-ils pu adresser leurs doléances ? Qui les eût crus ? Le plus sûr n’était-il pas de s’accommoder du régime ? Ils étaient, somme toute, grassement payés, bien nourris. Cela seul importait. Quant au reste, on parvenait à s’en tirer par la délation. Chacun, n’étant pas sûr du voisin, filait doux ; aussi les châtiments devenaient-ils plus rares. Mais il y en avait eu d’exceptionnels…
Pour une émeraude, montée en bague, que Frau von Windstrüb, prétendait avoir été volée par sa femme de chambre, Caroline Hurst, celle-ci avait été conduite au cachot. Comme elle persistait dans ses dénégations, Frédéric, à la poigne de qui on avait toujours recours en pareilles circonstances, la frappa avec des lanières garnies de clous, puis la contraignit ensuite à prendre un bain de siège vinaigré. La malheureuse s’était évanouie.
Mais il arriva que le docteur Oberstag, qui avait une prédilection particulière et secrète pour la fille Hurst, trouva qu’on avait dépassé la mesure. D’autant plus que la Hurst était grosse… de ses œuvres ! L’Oberstag était discret, la fille adroite. Nul ne s’en était encore aperçu. Évidemment, si l’on avait soupçonné la sollicitude du docteur, on eût laissé sa complice tranquille.
Puis, Frau Windstrüb ayant fréquemment été ramassée ivre-morte, dans sa chambre, devait-on la croire sur parole ?… Or, l’énorme Schwantzer, qui volait dans les magasins de Felsburg, comme elle chipait dans tous les appartements où, sournoisement, elle réussissait à s’introduire, avouait alors avoir, par pure plaisanterie, caché le bijou de son amie…
Caroline Hurst avorta peu après.
Le Dr Oberstag ayant exigé des réparations, sa « protégée » fut promue à la direction de la lingerie, — contiguë au service médical — et elle toucha, pour cette… erreur, une indemnité de plusieurs milliers de marks.
Dans ce genre d’intimité scandaleuse entre maîtres et domestiques, il y avait eu pis encore…
Le Chancelier von Welschmann, ce pacifique à l’allure bonasse, au placide sourire, avait, dans une crise de colère furieuse, étranglé de ses mains son jeune valet de chambre, un pauvre diable dont le seul tort avait été de répondre aux avances de la fille Hurst, deux fois nommée en cet étrange palmarès.
Welschmann, très exigeant, ne pouvait se passer de la présence de Hans Kleider. Frais et rose comme une fille, sa jeunesse exerçait la plus heureuse influence sur l’humeur du chancelier. Cette influence-là allait très loin…