Combien de temps mettraient-ils, tous deux, à découvrir cette retraite, perdue dans la verdure, à plusieurs heures de Felsburg ? Comment leur serait-il possible de retrouver sa trace ? Ils avaient dû s’informer auprès de l’ambassadeur d’Allemagne ? Une enquête avait certainement été prescrite, exigée ?…
Qui sait même si Provence ou Mlle Corbier n’étaient pas en route ? Il fallait attendre. Et Françoise, malgré tout son courage, toute son énergie, se désespérait…
Bien que le Prince se fît chaque jour plus pressant, elle ne désarmait point, observant la même rigueur inflexible.
Plus la passion de Hugo allait s’exaspérant et plus l’antipathie de la jeune fille à son égard s’accroissait. La seule vue de cet homme lui était devenu insupportable. Elle ne répondait plus que par monosyllabes à tout le fatras désordonné de ses protestations.
A quel motif obéissait-elle ? Combien d’autres, à sa place, eussent-elles succombé devant ces richesses qu’elle repoussait, devant ce titre, devant cet amour délirant qui, au contraire, lui faisaient horreur ?…
Françoise, la droiture même, ne comprenait pas que le Prince ait pu manquer à ses engagements envers l’Altesse, renier une parole donnée. Elle ne lui pardonnait pas, en outre, la déshonorante séquestration dont elle souffrait, les inimaginables angoisses par lesquelles devait passer, devant cette brusque disparition, la tendresse maternelle de la tumultueuse Moumoune. Comment tout cela finirait-il ?… Par un drame inévitable, car elle était décidée au meurtre au cas où Baghzen, soit dans un moment d’égarement, soit sur les instigations du venimeux Ardessy, viendrait à porter la main sur elle.
Au cours d’un repas, sans même être aperçue de Marina, elle avait glissé dans sa poche, avec un geste de voleuse, un couteau à manche d’argent qui ne la quittait plus… Elle était décidée, si cet homme exécré venait à tenter sur elle quelque violence, à en faire le plus terrible usage.
Depuis sa rencontre inopportune avec l’étrange amie d’Ardessy, elle n’était plus retournée dans le parc, sachant que le trio guettait avec avidité ses moindres allées et venues.
Par les fenêtres ouvertes, le cynisme du rire de la Dortnoff montait à ses oreilles comme un vivant outrage. Des voix d’hommes lui répondaient et, à maintes reprises, Françoise avait nettement reconnu celle, plus grave, un peu nasillarde, du Prince.
Marina, elle, sortait chaque matin vers neuf heures. La fine mouche, qui ne désespérait pas d’apprivoiser le monstrueux Augustus, terminait sa promenade par un brin de causette sur le seuil de la loge du cerbère. Il riait lourdement aux taquineries de la petite, mais ne lâchait rien.