L'attitude expectante d'Urquiza acheva d'éclairer l'opinion, en justifiant ses inquiétudes.
Si l'ancien et toujours populaire généralissime des provinces s'obstine à ne pas rallier le drapeau de Mitre, c'est, évidemment, que ce drapeau où brillent les couleurs argentines, n'abrite, en réalité, qu'un intérêt absolument buenos-ayrien, partant, un intérêt contraire à celui des provinces.
L'abstention d'Urquiza porte sa signification avec elle; en déchirant les derniers voiles, elle laisse apercevoir les sinistres lueurs qui traversent le ciel argentin.
Les provinces sont menacées et le vieux général s'apprête à les défendre.
Voilà pourquoi, parmi les provinces, les unes--c'est le plus grand nombre--ont refusé de fournir des défenseurs à la politique anti-nationale de Mitre, tandis que les autres se sont organisées pour prévenir, en ce qui les concerne, l'effet des rancunes de cette même politique.
Les 10,000 Gauchos qui forment le contingent de l'Entre-Rios et que Urquiza tient dans sa main, représentent l'avant-garde de la nouvelle armée des provinces.
Ces symptômes de la vigoureuse résistance qui se prépare n'ont échappé à personne, à Buenos-Ayres. Nul n'ignore parmi les Porteños que, en dehors des principes engagés, une inimitié profonde divise Mitre et Urquiza. Aussi, ceux-là même qui désapprouvent le plus la conduite du gouvernement, et dans le nombre se trouvent des Crudos ou localistes purs, tournent des regards inquiets du côté des provinces riveraines.
Dans son discours d'inauguration de l'Assemblée législative, le docteur Alsina, gouverneur de Buenos-Ayres, se fait l'organe de ces craintes, en signalant le nuage chargé d'électricité qui apparaît à l'horizon.
«La situation est des plus critiques et tout nous présage des jours de tempête, dit le jeune chef des Crudos... Si la République brûle, que, du moins, Buenos-Ayres se sauve de l'incendie; qu'elle conserve l'autonomie dont elle jouit actuellement et, bien préparée pour résister aux mauvais éléments qui cherchent à l'entraîner, elle pourra devenir une fois encore l'arche de salut pour la nationalité argentine.»
Toujours l'autonomie de Buenos-Ayres! Toujours, et avant tout, et par-dessus tout, même si la République brûle.