Nous avons dit notre opinion sur l'attitude indécise du général Urquiza. Nous n'avons pas craint de déclarer que cette attitude, au début des hostilités, a été une faute, au point de vue de la cause platéenne, et, par conséquent, de l'intérêt argentin. Nous ajouterons que cette faute a été aussi pour Urquiza, personnellement, une grosse maladresse.

Cela est de toute évidence.

En ne prenant ouvertement parti, ni pour la triple alliance, ni pour le Paraguay, le gouverneur de l'Entre-Rios a mécontenté l'un et l'autre. Il est des cas où il faut absolument se prononcer. Loin d'être une mesure sage, l'abstention devenait, ici, une imprudence des plus graves, puisqu'elle assumait sur la tête de celui qui la pratiquait toute la responsabilité de la défaite subie par un des partis, sans lui garder la reconnaissance de l'autre parti.

Comment Urquiza a-t-il pu se faire illusion à cet égard?

Chacun des belligérants comptait sur son concours; or, ne pas accorder ce concours, c'était le refuser et ce refus constituait, en l'état, un acte d'hostilité qui posait son auteur en ennemi devant ceux qui avaient espéré l'avoir pour allié.

Cette situation est si bien celle d'Urquiza, que ce général doit s'attendre à une demande de reddition de compte de la part du vainqueur, quel qu'il soit.

Nous n'affirmerons pas que le vieux Gaucho ne se soit pas repenti du rôle effacé qu'il a gardé, en présence des perspectives douloureuses qu'ouvre devant lui l'éventualité d'un succès complet pour Mitre et pour ses alliés. Ces regrets, certes, seraient facilement compris.

Ce qui est indiscutable, toutefois, c'est qu'Urquiza connaît le danger qui plane, tant sur les libertés argentines, que sur sa propre tête. On est même fondé à croire que c'était pour conjurer ce danger, que le gouverneur de l'Entre-Rios avait opposé sa candidature à celle de M. Domingo Sarmiento, pour la présidence de la République.

Dans l'état d'agitation où se trouvaient les esprits, cette candidature était un heureux expédient. Si elle réussissait, elle sauvait le pays de la ruine où l'entraînent ces mauvais éléments auxquels faisait allusion naguère le gouverneur de Buenos-Ayres.

Et, en effet, la nomination d'Urquiza avait pour sanction logique la rupture de l'alliance avec le Brésil et la paix, une paix honorable, avec le Paraguay, ce qui est dans les voeux des populations argentines et orientales; mais, d'un autre côté, cette nomination affirmait si nettement le blâme et l'abandon de la politique présidentielle, que Mitre se sentit perdu, déshonoré, si son ennemi arrivait au pouvoir suprême.