Pour que le passé soit solide, chaque point doit embrasser en dessus comme en dessous toute la largeur de la partie qu’on brode; il faut prendre chaque moulure un peu de biais pour leur conserver mieux leur forme, serrer & rapprocher imperceptiblement chaque point dans l’intérieur des contours, & les écartant aussi imperceptiblement à l’extérieur du contour parallele, de maniere que les points tournent petit à petit en décrivant les courbes, & restent cependant toujours à peu-près de la même longueur. Voyez d d, fig. 3. Pour les ornements d’Eglise à deux endroits[k], & les choses qui ne doivent point être doublées, l’Ouvrier, avec un peu d’attention & sans faire de nœud, sait cacher le premier & le dernier point qui arrête son aiguillée, comme e, fig. 3; il y en a même qui n’arrêtent jamais autrement; ils évitent les passages d’une fleur à l’autre, & font leur passé avec assez d’adresse pour qu’on puisse se servir indistinctement d’un ou de l’autre côté de ces vêtements; tels sont les habits de drap rouge d’un côté & bleu de l’autre, qui nous viennent d’Angleterre, & qu’on brode de cette maniere: c’est ce qu’on appelle passé à deux endroits. On a même trouvé l’art d’orner un des côtés de cette Broderie avec des paillettes & de la frisure, sans que les points paroissent de l’autre côté; ce qui se fait en fichant son aiguille en biais & la repassant de même, sans embrasser aucun fil d’or du passé, le point se trouve caché dessous. Quelques Ouvriers dressent leur métier tout debout pour pouvoir regarder à l’envers & à l’endroit, en travaillant ces petits agréments. Pour les queues de fleurs, petites palmes & dessous de compartiments, comme la partie du galon uniforme de MM. les Lieutenants Généraux, f, f, fig. 3, [Pl. 4], & a, a, a, [Pl. 8], fig. 1, il se fait un passé très-étroit, dont le point est plus alongé que l’autre passé; il faut les mêmes égards quand on a des courbes à décrire; ce passé s’appelle en barbiches: il est moins brillant que l’autre, & fait une variété souvent nécessaire.

[k] On brode ensemble une moire cramoisie & une moire blanche ou verte, en les appliquant l’une sur l’autre, cela donne deux Chapes ou Chasubles, avec les frais d’une seule Broderie.

On a long-temps brodé les fonds de galons & autres parties sourdes en cordon passé, ce qui faisoit très-bien jouer les différents objets, & mettoit des repos, comme [Pl. 8], fig. 1 & 2; mais aujourd’hui on veut tout brillant, & le cordon est relégué aux Frangers.

Quand on a du passé à faire sur velours ou sur quelqu’étoffe brochée, il est assez d’usage de faire découper le dessin en vélin, ou tout au moins en papier, qu’on bâtit à petits points sur l’étoffe, pour soutenir le passé, lui donner de l’égalité & l’empêcher de s’enterrer; on conçoit aisément que cela dépense un peu plus d’or.

Le bâton de Maréchal de France est revêtu de velours bleu, brodé en passé de trente-six fleurs de lys d’or; il a dix-huit pouces de long. Le nom de chaque Maréchal, avec la date de sa promotion, est gravé sur la virole d’or qui termine le bâton.

Du Passé épargné.

Le passé épargné se fait avec de l’or beaucoup plus fin, en fichant l’aiguille en dessous, tout à côté du trou par où elle vient de passer; l’or n’embrasse que la surface extérieure de l’objet qu’il brode; il faut de même qu’à l’autre passé, prendre chaque moulure en biais, & tourner les courbes & rouleaux avec la même attention. Ce procédé dépense plus de moitié moins d’or, aussi est-il moins cher & moins solide que l’autre passé: on n’en fait guere que des jarretieres ou des sacs à ouvrage.

La plus grande difficulté de l’un & l’autre passé, est de bien conserver les formes, & que les points qui expriment les contours courbes, ne fassent point la scie ou dent de chien. Les Dames qui brodent presque toutes pour leur plaisir, & qui réussissent assez bien par les autres procédés, échouent quand elles entreprennent de broder en passé: les nuances & les paillettes leur conviennent mieux.

De la Broderie en Guipure.

Pour broder en guipure, voyez [Pl. 4], fig. 1, il faut premiérement poncer & dessiner sur le vélin, le coupon K de l’objet qu’on veut exécuter; quand ce coupon doit être répété plusieurs fois, on attache l’un sur l’autre quatre ou cinq morceaux de vélin, avec de petits tenons de la même matiere, qu’on passe de part en part. On fait ainsi cinq ou six petits livrets pour un habit d’homme, sans compter les pattes, soupattes, coins & colets; ce livret étant posé sur une table de tilleul, on découpe tous les contours & refentes avec un fer tranchant u, u, [Pl. 1], en laissant de temps en temps de petites brides pour contenir les objets dans leurs éloignements respectifs, voy. [Pl. 4], quand on les placera sur l’étoffe. Quand tout le dessin est découpé & évuidé, on arrache les tenons, & cela donne nécessairement 4 ou 5 coupons bien exactement pareils. Quand on en a le nombre suffisant (ce que la taille indique), en observant que les objets tournés à droite, ne peuvent guere servir pour les objets tournés à gauche en retournant le vélin, à cause d’une petite rondeur que le fer lui donne sur les bords en le découpant. Si ce vélin est destiné pour Broderie en or, il a fallu le peindre en safran, & le laisser bien sécher avant de le découper: il y a du vélin de plusieurs épaisseurs. Un bon Découpeur se contente ordinairement de ce talent; il faut qu’il sache un peu dessiner.