Il n’est guere de Nations qui ne brodent avec les différentes matieres que produit leur climat.

Les Chinois[e] patients & laborieux, brodent en soie plate, soie torse, & l’écorce d’arbre filée, d’une régularité qui n’a point d’égale; les différents sens dont ils conduisent leur soie, l’extrême propreté & le soin avec lequel ils travaillent, conservent tout le luisant & la fraîcheur de leurs nuances. Ils liserent souvent leur Broderie d’un papier doré & filé sur soie, qu’eux seuls savent faire. Il n’y a point de pays où l’on travaille si proprement, si abondamment, ni à si bon marché. Je ne sais si l’on peut placer au rang de leur Broderie des bouquets, vases & figures de cordonnets, artistement collés près les uns des autres, en toutes nuances sur du papier très-fin; mais j’ai l’expérience qu’on en peut tirer un bon parti, en rabattant ou attachant ces sujets sur étoffe avec une soie très-fine, après avoir arraché le superflu du papier. Ces fleurs, dont les nuances sont très-vives, sont sur-tout propres à orner des Ecrans, Tapisseries ou petits meubles; en Robes, les cordonnets sont sujets à se décoller au brouillard & à tout air humide.

[e] Voyez le Pere du Halde.

Les Chinois nous envoient encore des fleurs de mousseline en relief, gaudronnées au fer, très-bien colorées, qu’on emploie avec le même succès que les fleurs d’Italie pour les Jupes de Cour.

Les Indiens excellent à broder avec le coton filé, sur mousseline; ils emploient sur gaze, des joncs, cuirasses d’insectes, ongles & griffes d’animaux, des noyaux & fruits secs, & sur-tout des plumes d’oiseaux: ils entremêlent les couleurs sans harmonie comme sans goût; ce n’est qu’une espece de mosaïque bizarre, qui n’annonce aucune intention, & ne représente aucun objet.

Quelques femmes du Canada brodent avec leurs cheveux & autres poils d’animaux; elles représentent assez bien les ramifications des Agates herborisées & de plusieurs plantes: elles insinuent dans leurs ouvrages des peaux de Serpents coupées par lanieres, des morceaux de fourrure patiemment raccordés. Si leur Broderie n’est pas si éclatante que celle des Chinois, elle n’est pas moins industrieuse.

Les filles Negres du Sénégal, avant de se marier, se font broder la peau de différentes figures de fleurs & d’animaux de toutes couleurs[f].

[f] Voyez Bomarre, article Pierre à fard, & M. de Buffon, Tome 5, page 131.

Les Georgiennes & les femmes Turques, réussissent merveilleusement à broder sur la gaze la plus légere, sur le crêpe & sur les étoffes les plus déliées: elles emploient l’or filé avec une délicatesse presque inconcevable; elles représentent les objets les plus mignons sur maroquin, sans altérer les formes ni écorcher l’or le plus fin, par un procédé qui nous est absolument inconnu. Elles ornent quelquefois leurs Broderies de pieces de monnoies des différentes Nations, & les Voyageurs instruits ont souvent trouvé dans leurs vieilles nippes, des médailles précieuses & intéressantes[g].

[g] Voyez le Dictionnaire du Commerce, art. Compagnie de Gênes.