Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce que j'eusse achevé un énorme pensum, consistant en je ne sais combien de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne! ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»

Et je laissai mon pain.

Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous mes vœux.

Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et œuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.

Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre, une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, deux ténors et deux basses.

Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la mue, il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, sans cet accident, un bon chanteur.

La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de bataillon.

Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la direction de ma vie.


Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux élèves de découcher, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre Otello de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona; Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit: