—Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!
Immédiatement je me mis à manger avec résignation. Le dîner avait eu lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de faire queue pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre, de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement fou.
Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'œil de la nuit; c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire, moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui présentai ma copie.
—Et votre brouillon? ajouta-t-il.
Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste; j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.
Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce dernier choix.
Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses doléances au proviseur, M. Poirson.
Celui-ci la rassura:
—Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas musicien!