Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop aisément à mes vœux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle eut recours.

Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus tard:

—Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.

Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il tint parole, autant du moins qu'il était en lui.

Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite cervelle.

Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:

—Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre; seulement, il ignore qu'il le sait.

Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, canons, etc., ma mère lui demanda:

—Eh bien, qu'en pensez-vous?