—Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh! non, non ...
Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent profitables et salutaires.
Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine—et de celle dite «des Chanoines», dans Saint-Pierre—la musique n'était pas même nulle: elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières expériences.
J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami Hébert ... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y entend,—ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y peut voir encore l'œuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment l'absence de leur hôte sacré.
J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une trame si pleine et si serrée,—je ne saurais le dire. Toujours est-il que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.
Il y a des œuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal, n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias. Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent, ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine, peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde.
Il y a, en effet, entre l'œuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme, dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord. En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible.
À l'audition d'une œuvre de Palestrina, il se passe quelque chose d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles, d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument inimitables les œuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont dictées.
Quant à l'œuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père! Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit avec une tendresse si calme et si souveraine!