Fleury, Hist. eccles.

Depuis l'abdication de Maximien, les troubles de l'empire avaient fait cesser la persécution en Afrique. L'église de cette province commençait à jouir du calme, lorsque l'hypocrisie, l'avarice, l'ambition, soutenues par la vengeance d'une femme puissante et irritée, y excitèrent une nouvelle tempête. Par l'édit de Dioclétien, il y allait de la vie pour les magistrats des villes, qui n'arracheraient pas aux chrétiens ce qu'ils avaient des saintes écritures. Ainsi la recherche en était exacte et rigoureuse. Un grand nombre de fidèles et même d'évêques eurent la faiblesse de les livrer: on les appela Traditeurs. Mensurius, évêque de Carthage, était recommandable par sa vertu; Donat, évêque des Cases-Noires en Numidie, l'accusa pourtant de ce crime, et quoiqu'il n'eût pu l'en convaincre, il se sépara de sa communion. Mais ce schisme fit peu d'éclat jusqu'à la mort de Mensurius. Celui-ci fut mandé à la cour de Maxence, pour y rendre compte de sa conduite. On lui imputait d'avoir caché dans sa maison, et d'avoir refusé aux officiers de justice un diacre nommé Félix, accusé d'avoir composé un libelle contre l'empereur. En partant de Carthage, il mit les vases d'or et d'argent qui servaient au culte divin, en dépôt entre les mains de quelques anciens, et il en laissa le mémoire à une femme avancée en âge, dont il connaissait la probité, avec ordre de le remettre à son successeur, s'il ne revenait pas de ce voyage. Il mourut dans le retour. Les évêques de la province d'Afrique mirent en sa place Cécilien, diacre de l'église de Carthage, qui fut élu par le suffrage du clergé et du peuple, et ordonné par Félix, évêque d'Aptunge. Le nouvel évêque commença par redemander les vases dont l'état lui avait été remis. Les dépositaires, au lieu de les rendre, aimèrent mieux contester à Cécilien la validité de son ordination. Ils furent appuyés de deux diacres ambitieux, Botrus et Céleusius, irrités de la préférence qu'on lui avait donnée sur eux. Mais le principal ressort de toute cette intrigue était une Espagnole établie à Carthage, nommée Lucilla, noble, riche, fausse dévote, et par conséquent orgueilleuse. Elle ne pouvait pardonner à Cécilien une réprimande qu'il lui avait faite sur le culte qu'elle rendait à un prétendu martyr, qui n'avait pas été reconnu par l'église. Cette femme si délicate sur l'honneur d'une relique équivoque, ne se fit point de scrupule d'employer contre son évêque tout ce qu'elle avait de crédit, de richesses et de malice. Toute cette cabale, soutenue par Donat des Cases-Noires, écrivit à Sécundus, évêque de Tigisi et primat de Numidie, pour le prier de venir à Carthage avec les évêques de sa province. On s'attendait bien à trouver dans ce prélat une grande disposition à condamner Cécilien. Sécundus lui en voulait de ce qu'il s'était fait ordonner par Félix plutôt que par lui, et les autres trouvaient mauvais qu'il ne les eût pas appelés à cette ordination. Avant même qu'elle fût faite, Sécundus avait envoyé à Carthage plusieurs de ses clercs, qui, ne voulant pas communiquer avec les clercs de la ville, s'étaient logés chez Lucilla, et avaient nommé un visiteur du diocèse.

LVII. Conciliabule de Carthage, où Cécilien est condamné.

Les évêques de Numidie, ayant leur primat à leur tête, ne tardèrent pas à se rendre à Carthage, au nombre de soixante et dix. Ils s'établirent chez les ennemis de l'évêque; et au lieu de s'assembler dans la basilique où tout le peuple avec Cécilien les attendait, ils tinrent leur séance dans une maison particulière. Là ils citèrent Cécilien. Il refusa de comparaître devant une assemblée aussi irrégulière. D'ailleurs il était retenu par son peuple, qui ne voulait pas l'exposer à l'emportement de ses ennemis. Ils le condamnèrent comme ordonné par des Traditeurs, et enveloppèrent dans sa condamnation ceux qui l'avaient ordonné: on déclara qu'on ne communiquerait ni avec eux ni avec Cécilien. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les principaux de ces évêques si zélés contre les Traditeurs, s'étaient avoués coupables du même crime dans le concile de Cirtha, tenu sept ans auparavant, et s'en étaient mutuellement donné l'absolution.

LVIII. Ordination de Majorinus.

Le siége de Carthage étant ainsi déclaré vacant, la cabale élut pour le remplir Majorinus, domestique de Lucilla, et qui avait été lecteur dans la diaconie de Cécilien. Lucilla acheta cette place en donnant aux évêques quatre cents bourses, pour être, disait-elle, distribuées aux pauvres; mais ils les partagèrent entre eux, pour mieux suivre la vraie intention de celle qui les donnait. Ils écrivirent en même temps par toute l'Afrique, afin de détacher les évêques de la communion de Cécilien. La calomnie, qui naît bien vite de la chaleur des querelles, fut aussitôt mise en œuvre. Ils accusaient les adversaires d'avoir assassiné un des leurs à Carthage, avant l'ordination de Majorinus. Les lettres d'un concile si nombreux divisèrent les églises d'Afrique: mais Cécilien n'en fut pas alarmé, étant uni de communion avec toutes les autres églises du monde, et principalement avec l'église romaine, en qui réside de tout temps la primauté de la chaire apostolique.

LIX. Constantin prend connaissance de cette querelle.

Peu de temps après l'ordination de Majorinus, Constantin, s'étant rendu maître de l'Afrique, fit distribuer des aumônes aux églises de cette province. Il était déja instruit des troubles excités par les schismatiques, et il les excluait de ses libéralités. La jalousie qu'ils en conçurent aiguisa leur malice. Accompagnés d'une foule de peuple qu'ils avaient séduit, ils viennent avec grand bruit présenter au proconsul Anulinus un mémoire rempli de calomnies contre Cécilien, et une requête à l'empereur, par laquelle ils demandaient pour juges des évêques de Gaule. Ceux-ci semblaient en effet, plus propres à faire dans cette querelle la fonction de juges, parce qu'il n'y avait point parmi eux de Traditeurs, la Gaule ayant été à l'abri de la persécution sous le gouvernement de Constance et de Constantin: l'empereur prit connaissance de ces pièces, et ordonna au proconsul de signifier à Cécilien et à ses adversaires, qu'ils eussent à se rendre à Rome avant le 2 d'octobre de cette année 313, pour y être jugés par des évêques. Il écrivit en même temps au pape Miltiade et à trois évêques de Gaule, célèbres par leur sainteté et par leur savoir, les priant d'entendre les deux parties et de prononcer. Il envoya au pape le mémoire et la requête des schismatiques. Les trois évêques de Gaule étaient Rhéticius d'Autun, Marinus d'Arles, et Maternus de Cologne. Le pape leur joignit quinze évêques d'Italie. Cécilien avec dix évêques catholiques, et Donat à la tête de dix autres de son parti, arrivèrent à Rome au temps marqué.

LX. Concile de Rome.

Le concile s'ouvrit le 2 d'octobre dans le palais de l'impératrice Fausta, nommé la maison de Latran. Le pape y présida; les trois évêques de Gaule étaient assis ensuite; après eux les quinze évêques d'Italie. Il ne dura que trois jours, et tout se passa dans la forme la plus régulière. Dès la première session, les accusateurs ayant refusé de parler, Donat, convaincu lui-même de plusieurs crimes par Cécilien, se retira avec confusion, et ne reparut plus devant le concile. Dans les deux autres sessions on examina l'affaire de Cécilien; on déclara illégitime et irrégulière l'assemblée des soixante et dix évêques numides; mais on ne voulut pas entrer en discussion sur Félix d'Aptunge: outre que cet examen était long et difficile, on décida qu'il était inutile dans la cause présente, puisque supposé même que Félix fût traditeur, n'étant point déposé de l'épiscopat, il avait pu ordonner Cécilien. On prit dans le jugement le parti le plus doux, ce fut de déclarer Cécilien innocent et bien ordonné, sans séparer de la communion ses adversaires. Le seul Donat fut condamné sur ses propres aveux, et comme auteur du trouble. On rendit compte à Constantin de ce qui s'était passé, et on lui envoya les actes du concile. Miltiade ne survécut pas long-temps; il mourut le 10 de janvier de l'année suivante, et Silvestre lui succéda.