Jusque là les Donatistes n'avaient été que schismatiques: ils s'accordaient dans tous les points de doctrine avec l'église catholique, dont ils n'étaient séparés qu'au sujet de l'ordination de Cécilien. Mais comme il n'est pas possible qu'un membre détaché du corps conserve la vie et la fraîcheur, l'hérésie, ainsi qu'il est toujours arrivé depuis, se joignit bientôt au schisme. Voyant que toutes les églises du monde chrétien communiquaient avec Cécilien, ils allèrent jusqu'à dire que l'église catholique ne pouvait subsister avec le péché; qu'ainsi elle était éteinte par toute la terre, excepté dans leur communion. En conséquence, suivant l'ancien dogme des Africains, qu'il n'y avait hors de la vraie église ni baptême ni sacrements, ils rebaptisaient ceux qui passaient dans leur secte, regardaient les sacrifices des catholiques comme des abominations, foulaient aux pieds l'eucharistie consacrée par eux, prétendaient leurs ordinations nulles, brûlaient leurs autels, brisaient leurs vases sacrés, et consacraient de nouveau leurs églises. Il y eut pourtant en l'année 330 en Afrique, un concile de deux cent soixante et dix évêques Donatistes, qui décidèrent qu'on pouvait recevoir les Traditeurs, c'est ainsi qu'ils nommaient les catholiques, sans les rebaptiser. Mais Donat chef du parti, et plusieurs autres, persistèrent dans l'avis contraire: ce qui cependant ne produisit pas de schisme parmi eux. On voit par ce grand nombre d'évêques Donatistes, combien cette secte s'était multipliée dans l'Afrique.
XIX. Donatistes à Rome.
Elle était renfermée dans les bornes de ce pays; et malgré son zèle à faire des prosélytes, elle ne put pénétrer qu'à Rome, ville où se sont toujours aisément communiqués tous les biens et tous les maux de la vaste étendue dont elle est le centre. Le poison du schisme n'y infecta qu'un petit nombre de personnes: mais c'en fut assez pour engager les Donatistes à y envoyer un évêque. Le premier fut Victor, évêque de Garbe; le second, Boniface, évêque de Balli en Numidie: ils n'osèrent ni l'un ni l'autre prendre le titre d'évêques de Rome. Des quarante basiliques de cette ville, ils n'en avaient pas une. Leurs sectateurs s'assemblaient hors de la ville dans une caverne, et de là leur vinrent les noms de Montenses, Campitæ, Rupitæ. Mais ceux qui succédèrent à ces deux évêques schismatiques, se nommèrent hardiment évêques de Rome; et c'est en cette qualité que Félix assista à la conférence de Carthage en 410. Les Donatistes avaient encore un évêque en Espagne; mais son diocèse ne s'étendait que sur les terres d'une dame du pays qu'ils avaient séduite.
XX. Circoncellions.
Une secte hautaine, outrée, ardente, était une matière toute préparée pour le fanatisme. Aussi s'éleva-t-il parmi eux, on ne sait précisément en quelle année, mais du vivant de Constantin, une espèce de forcenés qu'on appela Circoncellions, parce qu'ils rôdaient sans cesse autour des maisons dans les campagnes. Il est incroyable combien de ravages et de cruautés ces brigands firent en Afrique pendant une longue suite d'années. C'étaient des paysans grossiers et féroces, qui n'entendaient que la langue punique. Ivres d'un zèle barbare, ils renonçaient à l'agriculture, faisaient profession de continence, et prenaient le titre de vengeurs de la justice et de protecteurs des opprimés. Pour remplir leur mission, ils donnaient la liberté aux esclaves, couraient les grands chemins, obligeaient les maîtres de descendre de leurs chars, et de courir devant leurs esclaves qu'ils faisaient monter en leur place; ils déchargeaient les débiteurs, en tuant les créanciers, s'ils refusaient d'anéantir les obligations. Mais le principal objet de leur cruauté étaient les catholiques, et surtout ceux qui avaient renoncé au Donatisme. D'abord ils ne se servaient pas d'épées, parce que Dieu en a défendu l'usage à saint Pierre; mais ils s'armaient de bâtons qu'ils appelaient bâtons d'Israël: ils les maniaient de telle sorte, qu'ils brisaient un homme sans le tuer sur-le-champ: il en mourait après avoir long-temps langui. Ils croyaient faire grace quand ils ôtaient la vie. Ils devinrent ensuite moins scrupuleux, et se servirent de toute sorte d'armes. Leur cri de guerre était: Louange à Dieu; ces paroles étaient dans leur bouche un signal meurtrier, plus terrible que le rugissement d'un lion. Ils avaient inventé un supplice inoui: c'était de couvrir les yeux de chaux délayée avec du vinaigre, et d'abandonner en cet état les malheureux qu'ils avaient meurtris de coups et couverts de plaies. On ne vit jamais mieux quelles horreurs peut enfanter la superstition dans des ames grossières et impitoyables. Ces scélérats qui faisaient vœu de chasteté, s'abandonnaient au vin et à toute sorte d'infamies, courant avec des femmes et de jeunes filles ivres comme eux, qu'ils appelaient des vierges sacrées, et qui souvent portaient des preuves de leur incontinence. Leurs chefs prenaient le nom de Chefs des Saints. Après s'être rassasiés de sang, ils tournaient leur rage sur eux-mêmes, et couraient à la mort avec la même fureur qu'ils la donnaient aux autres. Les uns grimpaient au plus haut des rochers et se précipitaient par bandes; d'autres se brûlaient ou se jetaient dans la mer. Ceux qui voulaient acquérir le titre de martyrs le publiaient long-temps auparavant: alors, on leur faisait bonne chère, on les engraissait comme des taureaux de sacrifice; après ces préparations ils allaient se précipiter. Quelquefois ils donnaient de l'argent à ceux qu'ils rencontraient, et menaçaient de les égorger, s'ils ne les faisaient martyrs. Théodoret raconte qu'un jeune homme robuste et hardi, rencontré par une troupe de ces fanatiques, consentit à les tuer quand il les aurait liés; et que les ayant mis par ce moyen hors de défense, il les fouetta de toutes ses forces, et les laissa ainsi garrottés. Leurs évêques les blâmaient en apparence, mais ils s'en servaient en effet pour intimider ceux qui seraient tentés de quitter leur secte: ils les honoraient même comme des saints. Ils n'étaient pourtant pas les maîtres de gouverner ces monstres furieux; et plus d'une fois ils se virent obligés de les abandonner, et même d'implorer contre eux la puissance séculière. Les comtes Ursacius et Taurinus furent employés à les réprimer: ils en tuèrent un grand nombre, dont les Donatistes firent autant de martyrs. Ursacius, qui était bon catholique et homme religieux, ayant perdu la vie dans un combat contre des Barbares, les Donatistes ne manquèrent pas de triompher de sa mort comme d'un effet de la vengeance du ciel. L'Afrique fut le théâtre de ces scènes sanglantes pendant tout le reste de la vie de Constantin. Ce prince se voyant possesseur de tout l'empire après la dernière défaite de Licinius, songeait aux moyens d'étouffer entièrement ce schisme meurtrier: mais les violents assauts que l'arianisme livrait à l'église l'occupèrent tout entier; et nous ne parlerons plus des Donatistes que sous le règne de ses successeurs.
An 317.
XXI. Constantin en Illyrie.
Buch. Cycl. p. 238.
Porph. Optat. c. 19, 22, 23.
On ne sait pourquoi il n'y eut point de consuls au commencement de l'année 317. Gallicanus et Bassus n'entrèrent en charge que le 17 de février. Après le jugement rendu à Milan, le prince était allé en Illyrie; il y resta pendant six ans, jusqu'à la seconde guerre contre Licinius, résidant ordinairement à Sardique, à Sirmium, à Naïsse sa patrie. Il passa ce temps-là à défendre la frontière contre les Barbares. C'étaient les Sarmates, les Carpes, et les Goths qui donnaient de fréquentes alarmes. Il les défit en plusieurs combats, à Campona, à Margus, à Bononia, villes situées sur le Danube. Nous ne savons point le détail de ces guerres. Dans l'espace de ces six années il fit plusieurs voyages à Aquilée.