Zon. l. 13, t. 2, p. 20.
Sapor traverse le Tigre et attaque Nisibe[226]. Comme il y trouvait de la résistance, afin de ne pas perdre de temps, il l'abandonne et marche en avant. L'intérieur du pays n'était plus couvert que de cendres; il prend sa route par le pied des montagnes, pour ne pas manquer de fourrage. L'armée arriva à un bourg appelé Bébase[227]; de-là jusqu'à Constantine, nommée auparavant Nicephorium[228], sur l'Euphrate, dans l'espace de plus de trente lieues, on ne voyait qu'une plaine aride, où l'on ne trouvait d'eau que dans un petit nombre de puits. Le roi se préparait à la traverser, comptant sur la patience de ses troupes, lorsqu'il apprit que l'Euphrate grossi par la fonte des neiges, s'était débordé et n'était plus guéable. Embarrassé sur le parti qu'il avait à prendre, il assemble les chefs. On s'en rapporte à Antonin comme à l'oracle de l'armée. Il conseille de prendre sur la droite et de remonter au nord[229] jusque vers la source de l'Euphrate, où l'on trouverait un passage facile: il promet d'y conduire les troupes par un pays abondant, que l'ennemi n'avait pas ruiné. On accepte ses offres, et toute l'armée marche à sa suite.
[226] C'est Zonare qui assure que Nisibe fut à cette époque assiégée par Sapor; selon Ammien Marcellin au contraire, il ne daigna pas s'arrêter devant cette place. Interea reges Nisibi, prostratione vili transmissâ.... incedebant.—S.-M.
[227] Cette ville dont la position nous est inconnue, était, selon Ammien Marcellin, à cent milles, centesimo lapide, de Nicephorium.—S.-M.
[228] Cette ville est appelée actuellement Rakkah.—S.-M.
[229] Pour atteindre deux forts qu'Ammien Marcellin appelle Barzala et Laudias; ils étaient dans la Comagène non loin de l'Euphrate, et ils subsistaient encore long-temps après cette époque, au temps des croisades. Le premier avait conservé son nom de Barzal.—S.-M.
LVIII. Les Romains surpris se réfugient dans Amid.
Amm. l. 18, c. 8.
Sur la nouvelle de ce mouvement, Ursicin prend la route de Samosate, à dessein de rompre les ponts de Zeugma[230] et de Capersane, et de fermer aux Perses l'entrée de la Syrie. La lâcheté de ceux qui couvraient la marche, le mit en grand péril. Deux corps de cavalerie, qui faisaient environ sept cents hommes, arrivés depuis peu d'Illyrie, étaient chargés d'observer l'ennemi et de garder les passages. Craignant eux-mêmes d'être attaqués, ils quittaient leur poste pendant la nuit, quand il était plus nécessaire de faire bonne garde, et s'écartaient du grand chemin pour boire et dormir à leur aise. Tamsapor et Nohodarès, qui commandaient l'avant-garde composée de vingt mille chevaux, instruits de cette négligence, passent sans être aperçus et vont se cacher derrière des hauteurs dans le voisinage d'Amid. Au point du jour Ursicin et sa troupe commençaient à marcher vers Samosate, lorsque ses coureurs ayant du haut d'une colline découvert l'ennemi qui s'avançait à toute bride, viennent donner l'alarme. On ne savait à quoi se résoudre: soit qu'on prît la fuite devant une cavalerie bien montée, soit qu'on essayât de combattre un nombre fort supérieur, la mort semblait inévitable. Pendant cette incertitude on avait déja perdu quelques soldats qui s'étaient hasardés à courir sur l'ennemi. Les deux partis s'approchent: Ursicin ayant reconnu Antonin, qui marchait à la tête des Perses, le charge de reproches, le traitant de perfide et de scélérat. Celui-ci ôtant sa tiare, et se courbant jusqu'à terre, les mains derrière le dos, ce qui, chez les Perses, marque la plus profonde soumission: Pardonne-moi, dit-il, illustre comte, mon patron et mon maître: je mérite les noms que tu me donnes; mais la nécessité m'excuse en même temps qu'elle me rend criminel; c'est l'injustice de mes persécuteurs qui m'a jeté dans cette extrémité: tu ne le sais que trop, puisque ta haute fortune, qui protégeait ma misère, n'a pu me défendre contre leur avarice. Après ces paroles il se retire dans le gros de la troupe, mais sans tourner le dos, montrant par là le respect qu'il conservait pour Ursicin. Dans ce moment quelques soldats de la queue placés sur une éminence s'écrient qu'ils voient arriver en grande hâte une multitude de cavaliers armés de toutes pièces. Les Romains se débandent aussitôt pour prendre la fuite. Mais rencontrant partout une foule d'ennemis, ils se rallient en peloton. Résolus de vendre bien cher leur vie, et se battant en retraite, ils sont poussés jusqu'au Tigre, dont les bords étaient fort élevés. Une partie est renversée dans le fleuve: chargés de leurs armes, les uns restent enfoncés dans la vase, les autres sont engloutis dans les eaux; une autre partie combat et dispute sa vie; quelques-uns gagnent les défilés du mont Taurus. Entre ces derniers, Ursicin, reconnu et enveloppé d'un gros d'ennemis, s'échappe par la vîtesse de son cheval avec un tribun nommé Aïadalthe et un seul valet. Ammien Marcellin se sauve vers la ville d'Amid, où l'on ne pouvait arriver de ce côté-là que par un chemin escarpé et fort étroit. Comme les Perses montaient avec les fuyards, les habitants n'osaient ouvrir les portes. Les Romains passèrent la nuit sur la pente, resserrés entre les ennemis et les murailles; et la presse était si grande, que les morts mêlés avec les vivants demeuraient debout faute de place pour tomber. Ammien rapporte qu'il eut toute la nuit devant lui un soldat, dont la tête était fendue en deux parts d'un coup de cimeterre, et qui resta sur ses pieds comme un pieu fiché en terre. Cependant les pierres et les javelots partaient à tous moments du haut des murailles, et, passant par-dessus la tête des Romains, allaient chercher les ennemis. Au point du jour on ouvrit une poterne. On pouvait à peine trouver place dans une ville assez petite, dont les rues étaient remplies d'une foule d'habitants des campagnes d'alentour[231]. Une foire célèbre qui se tenait dans ce temps de l'année, les y avait rassemblés de toutes parts.
[230] C'est-à-dire le Pont. Tel était le nom d'une place forte située en Syrie, sur la rive droite de l'Euphrate, à 24 milles d'Hiérapolis. C'est maintenant un lieu ruiné et sans nom, situé vis-à-vis de Birah en Mésopotamie, lieu où l'on traverse le fleuve, pour aller dans la haute Asie. Zeugma était sur le passage de la grande route, par laquelle se dirigeaient toutes les armées romaines, dans les expéditions entreprises contre les Parthes ou les Perses.—S.-M.