LXVII.

Prise d'Amid.

Amm. l. 19, c. 8.

Voyant toutes ses machines détruites et brûlées, et n'espérant plus rien des moyens qu'il avait mis en œuvre jusqu'alors, il fit élever tout près des murs de larges terrasses qui les égalaient en hauteur. Ce travail coûta plusieurs jours, pendant lesquels les habitants en élevèrent de leur côté en-deçà des murs. Sur ces plate-formes on combattait presque à coup de main comme sur un champ de bataille. L'acharnement et le mépris de la mort étaient égaux de part et d'autre. Enfin le moment fatal de la perte d'Amid arriva: la terrasse de la ville, trop chargée de combattants, s'éboula tout à coup comme si elle eût été ébranlée par un tremblement de terre; et comme elle surpassait la muraille en hauteur, la terre s'étant renversée du côté de l'ennemi, elle combla le peu d'intervalle qui restait entre les murs et la terrasse des Perses, et ouvrit à ceux-ci un large chemin. On accourt à la défense; mais la foule et l'empressement même embarrassent les défenseurs. Les corps qui tombent de part et d'autre s'amoncèlent et favorisent le passage. Toute l'infanterie des Perses, que Sapor faisait monter à la file, se précipite dans la ville comme un torrent. On passe tout au fil de l'épée sans distinction d'âge ni de sexe. Peu échappèrent au massacre, entre lesquels fut Ammien Marcellin, qui, après diverses aventures, ayant traversé avec grand péril des plaines couvertes de fuyards et d'ennemis, gagna enfin l'Euphrate par les forêts et les montagnes. Il passa à Mélitène, où il retrouva Ursicin, et il retourna avec lui à Antioche.

LXVIII.

Suites de la prise d'Amid.

Amm. l. 19, c. 9.

La longueur de ce siége mit les Perses hors d'état d'entreprendre des conquêtes plus éloignées. L'automne était déja avancée, et Sapor, après la destruction de la ville, ne songeait qu'à retourner dans son royaume avec les prisonniers et le butin[248]. Il fit inhumainement mettre en croix le comte Élien et les tribuns, dont la capacité et la valeur lui avaient fait perdre tant de sang. Il commanda de rechercher et d'égorger sans miséricorde, comme déserteurs, tous les habitants des pays d'au-delà du Tigre[249], qui se trouvèrent dans la ville. Il emmena captifs Jacques et Cæsius, officiers du général de la cavalerie[250], avec ceux qui restaient des soldats de la garde, les mains liées derrière le dos. La femme de Craugasius, toujours traitée avec honneur, était inconsolable de s'éloigner de Nisibe. Veuve du vivant même de son mari, elle ne voyait d'autre remède à sa douleur, que de l'attirer en Perse. Elle lui dépêche secrètement un esclave fidèle, qui s'introduit dans Nisibe[251], et lui remet une lettre dont elle l'avait chargé: elle le conjurait par les prières les plus tendres, de venir changer en jours heureux des jours qu'elle passerait sans lui dans les soupirs et dans les larmes. Craugasius donna parole d'aller rejoindre sa femme à la première occasion; et le messager retourna porter à sa maîtresse une si agréable nouvelle. Tout était préparé; elle avait déja obtenu de Sapor, qu'il voulût bien, avant que de quitter le pays, favoriser l'évasion de son mari. L'absence de l'esclave, qui avait tout à coup disparu, donna du soupçon aux commandants de Nisibe[252]. On menace Craugasius, on l'accuse d'une intelligence secrète. Pour détourner les défiances, il demande en mariage une fille de qualité; et sous prétexte d'aller faire les apprêts de la fête nuptiale, il prend la route d'une maison de campagne qu'il avait à huit milles de Nisibe[253]. Il est enlevé en chemin par un parti de cavaliers perses envoyés exprès[254]. On le conduit au camp de Sapor, qui le comble de faveurs. Il eut peu après la douleur de perdre sa femme; mais il conserva les bonnes graces du roi, auprès duquel il tenait le premier rang après Antonin. Celui-ci, plus habile et plus exercé aux affaires, était principalement écouté, et le succès justifiait toujours ses conseils. Sapor se retira triomphant en apparence, mais en effet pénétré de douleur d'avoir si chèrement acheté la prise d'une seule ville. Pendant soixante et treize jours, que dura le siége, il perdit trente mille hommes, que l'on compta[255] morts sur le champ de bataille après son départ. Il était aisé de distinguer les corps des Romains de ceux des Perses: les premiers se corrompaient aussitôt, et après quatre jours ils n'étaient plus reconnaissables; au contraire les Perses se desséchaient sans perdre leur forme et sans se corrompre: ce qu'Ammien attribue à leur frugalité, et à la sécheresse de leur tempérament, causée par les chaleurs du climat qu'ils habitent.

[248] Moïse de Khoren dit aussi, l. 3, c. 26, que Sapor, après avoir emmené en captivité tous les habitants d'Amid, échappés au carnage, s'en retourna dans son royaume. Il rappela encore, selon le même auteur, les troupes qu'il avait en Arménie.—S.-M.

[249] Transtigritani. Moïse de Khoren remarque cependant que Sapor épargna les Siouniens qui étaient dans la ville.—S.-M.