Sapor parut à la tête d'une armée innombrable, suivie d'une multitude d'éléphants armés en guerre, et d'un train redoutable de toutes les machines alors en usage pour battre les villes. Les rois de l'Inde, qu'il avait soudoyés, l'accompagnaient avec toutes leurs forces[6]. Il somma d'abord les habitants de se rendre, les menaçant de détruire leur ville de fond en comble, s'ils osaient lui résister. Ceux-ci encouragés par Jacques leur évêque, qui leur répondait du secours du ciel, se disposèrent à une vigoureuse défense. Lucillianus beau-père de Jovien, depuis empereur, commandait dans la place. Il se signala par une constance à toute épreuve et par les ressources d'une habileté et d'une valeur dignes des plus grands éloges. Pendant soixante-dix jours, le roi fit jouer toutes ses machines; une partie du fossé fut comblée; on battit les murs à coups de bélier; on creusa des souterrains; on détourna le fleuve, afin de réduire les habitants par la soif. Leur courage rendit tous ces travaux inutiles; les puits et les sources leur fournissaient de l'eau en abondance.

[6] C'est Julien qui parle des Indiens qui vinrent avec Sapor au siége de Nisibe. Voy. Orat. 2, p. 62, ed. Spanh.—S.-M.

XV. Sapor inonde la ville.

Après avoir épuisé tous les moyens que l'art de la guerre mettait alors en usage, Sapor résolut d'employer les forces même de la nature pour détruire la ville, ou du moins pour l'inonder et l'ensevelir sous les eaux. Ayant remonté vers la source du fleuve, jusqu'à un lieu où le lit se resserrait entre des coteaux, il arrêta son cours par une digue fort élevée, qui fermait le vallon. Quand les eaux qui traversaient Nisibe se furent écoulées, le roi fit construire au-dessous de la ville une seconde digue, qui traversait d'un bord à l'autre le lit du fleuve resté à sec; il ferma de terrasses toutes les gorges des vallons d'alentour, par où les eaux pouvaient trouver un écoulement, et fit ainsi du terrain de Nisibe un grand bassin. Ces ouvrages ayant été achevés en peu de temps par cette prodigieuse multitude de bras qui se remuaient à ses ordres, il fit ouvrir la digue supérieure qui arrêtait le fleuve: aussitôt les eaux amassées s'élancent, et viennent en frémissant se briser avec un horrible fracas contre les murs qu'elles ébranlent sans les abattre. Arrêtées par la digue inférieure et par les coteaux et les terrasses d'alentour, elles submergent tout le terrain de Nisibe. Les assiégeants se servaient pour réduire la ville, du même moyen que des assiégés employaient quelquefois de nos jours pour se défendre. La plaine n'était plus qu'une mer, et la ville une île, dont on n'apercevait que les tours et les créneaux. Le siége change de face et devient une attaque navale. Sapor couvre l'inondation de barques chargées de machines qui vont insulter les remparts. Les assiégés repoussent les barbares, lancent des feux, enlèvent sur leurs murs avec des crocs et des harpons les barques qui s'approchent de trop près; ils mettent en pièces ou coulent à fond les autres à coups de gros javelots et de pierres, dont quelques-unes pesaient quatre cents livres. Cette attaque dura plusieurs jours, et l'inondation croissait de plus en plus, lorsque, la digue inférieure s'étant rompue, les eaux, se réunissant pour suivre leur pente naturelle, entraînèrent par leur violence et les barques qu'elles portaient, et plus de vingt-cinq toises de la muraille déja ébranlée, et même une partie du mur opposé par où elles s'écoulaient de la ville. L'impétuosité de ce torrent submergea un grand nombre de Perses.

XVI. Nouvelle attaque.

La ville était ouverte, et Sapor ne doutait pas qu'il ne fût au moment de s'en rendre maître. Il fait prendre à ses officiers et à ses soldats leurs plus belles armes et leurs plus magnifiques habits, selon la coutume des Perses. Les hommes et les chevaux brillaient d'or et de pourpre. Pour lui, semblable à Xerxès, il était assis sur un tertre qu'il avait fait élever. L'armée se déploie en pompeux appareil; à la tête paraissaient les cavaliers cuirassés et les archers à cheval, suivis du reste de la cavalerie, dont les nombreux escadrons couvraient toute la plaine. Entre leurs rangs s'élevaient de distance en distance des tours revêtues de fer, portées par des éléphants, et remplies de gens de trait. De toutes parts se répandait une nuée de fantassins sans ordre, les Perses ne faisant presque aucun cas ni aucun usage de l'infanterie. En cet état ils environnent la ville, pleins de fierté et de confiance. Au premier signal tous se mettent en mouvement, et se pressant les uns les autres, chacun aspire à la gloire d'être le premier à forcer le passage, ou à sauter sur le rempart. Les assiégés de leur côté, postés sur la brèche en bonne contenance, opposent comme un nouveau mur leurs rangs serrés et redoublés. Ce qui subsistait encore de muraille était bordé d'une foule d'habitants, armés de tout ce qui pouvait servir à leur défense. La nécessité en faisait autant de guerriers, et les soldats mêlés parmi eux réglaient leurs mouvements, et soutenaient leur courage. Dans cette périlleuse circonstance l'évêque prosterné au pied des autels intéressait le ciel contre les Perses, et procurait à sa patrie un secours plus puissant que les remparts et les machines de guerre. On laisse approcher les Perses sans lancer un trait; et ceux-ci persuadés qu'ils ne trouveront pas de résistance, après avoir renversé les terrasses qu'ils avaient auparavant élevées, poussent leurs chevaux à travers une fange profonde, que le séjour du fleuve avait formée sur un terrain gras et propre à retenir les eaux. Ils arrivent au bord du fossé, qui était large et rempli de limon et de vase; ils y avaient déja jeté une grande quantité de fascines, et les cavaliers commençaient à mettre pied à terre et à défiler, lorsque les soldats postés sur la brèche fondent sur eux. En même temps on fait pleuvoir du haut des murs les pierres et les dards: beaucoup de Perses sont renversés; les autres veulent fuir; mais pressés à la fois par leurs gens qui les suivent en foule et par les ennemis, accablés du poids de leurs armes, ils se culbutent dans le fossé et restent ensevelis dans le limon. Les assiégés enlèvent les fascines et se retirent sur la brèche. Sapor, après le mauvais succès de cette attaque, fait avancer ses éléphants, plutôt à dessein de jeter l'effroi dans la ville, que dans l'espérance de faire franchir le fossé à des animaux pesants par eux-mêmes, et chargés d'un poids énorme. Ils marchaient à des distances égales; et les intervalles étant remplis d'infanterie, on eût cru voir approcher une muraille garnie de ses tours. Les habitants, sans s'effrayer de cette seconde attaque, s'en amusèrent d'abord comme d'un beau spectacle; bientôt ils font une décharge de toutes leurs machines, défient les barbares et les insultent à grands cris. Les Perses, prompts à la colère, et trop fiers pour souffrir les railleries, accouraient au bord du fossé, et se disposaient à le passer malgré le roi, qui faisait sonner la retraite; lorsqu'une grêle de pierres et de traits les força d'obéir et de regagner leur camp. Plusieurs des éléphants tombèrent dans le fossé et y périrent: les autres, blessés ou effarouchés, retournent sur leurs propres soldats, et en écrasent des milliers.

XVII. Opiniâtreté de Sapor.

Sapor comptait toujours sur la supériorité de ses forces. Il suspendit l'attaque pendant un jour, pour laisser au terrain le temps de se dessécher et de se raffermir. Cependant il partagea ses archers en plusieurs corps, avec ordre de se relever les uns les autres, et de tirer sans cesse sur la brèche, afin de ne pas donner aux assiégés le temps de la réparer. Mais derrière les soldats qui la défendaient, une quantité innombrable de bras travaillaient sans être aperçus; et, après un jour et une nuit, Sapor fut surpris de voir dès le matin un nouveau mur déja élevé de quatre coudées. Il ne perdit pas encore l'espérance: il renouvela plusieurs fois les mêmes efforts, mais toujours avec aussi peu de succès. Dans une des dernières attaques, l'évêque étant venu sur la muraille pour animer les combattants, Sapor le prit pour l'empereur; il crut voir le diadème et la pourpre impériale. Il entre aussitôt en grande colère contre ceux qui lui avaient affirmé que Constance était à Antioche, et les menace de la mort. En même temps, il envoie signifier aux assiégés qu'ils aient à se rendre, si l'empereur n'aime mieux sortir en campagne et décider du sort de la ville par une bataille. Les habitants ayant répondu que l'empereur était absent, et qu'ils ne pouvaient capituler sans son ordre, le roi plein de courroux les traite de fourbes et de menteurs, protestant qu'il a vu de ses propres yeux Constance sur la muraille. Les mages cependant vinrent à bout de l'adoucir et même de l'intimider, en lui persuadant que celui qu'il avait pris pour Constance était un ange, qui défendait la ville. Alors ce prince impétueux et impie, lançant vers le ciel un regard furieux, banda son arc, et décocha en l'air une flèche, comme s'il eût voulu combattre Dieu même qui se déclarait son ennemi.

XVIII. Levée du siége.

Enfin après avoir perdu vingt mille hommes, ayant appris que les Massagètes étaient entrés dans la Perse en son absence, il se détermina à lever le siége, qui avait duré près de quatre mois. Il brûla ses machines, détruisit tous ses travaux, et fit mourir plusieurs satrapes, les uns pour avoir mal construit la digue que les eaux avaient forcée, les autres pour avoir mal fait leur devoir dans les attaques, d'autres sous divers prétextes: car c'est, dit Julien, la coutume des rois barbares de l'Asie, de rendre leurs officiers responsables des mauvais succès, et de les immoler à leur dépit et à leur honte. Pendant le retour, la peste se mit dans l'armée, et en détruisit encore une partie. Sapor fut ensuite long-temps occupé par des voisins belliqueux, et Constance par les guerres d'Occident; en sorte que, sans aucun traité, il n'y eut pendant plusieurs années entre les Romains et les Perses d'autre hostilité, que quelques pillages sur la frontière.