Les députés de Julien rencontrèrent de grandes difficultés dans leur voyage. Les magistrats de l'Italie et de l'Illyrie, instruits du soulèvement de la Gaule, les arrêtaient à tous les passages. Enfin, après avoir surmonté ces obstacles, ils passèrent le Bosphore et se rendirent auprès de Constance à Césarée de Cappadoce. Ce prince marchait vers la Perse, et il était déja arrivé dans cette ville. En recevant la nouvelle de la révolte, il avait d'abord balancé sur le parti qu'il devait prendre; mais, de l'avis de son conseil, il s'était déterminé à se débarrasser premièrement de la guerre des Perses, pour venir ensuite tomber sur Julien avec toutes ses forces. La vue des députés et la lecture de leurs dépêches rallumèrent tout son courroux; et lançant sur eux des regards terribles et qui semblaient leur annoncer la mort, il les chassa de sa présence, leur défendit de reparaître devant lui, et ne tarda pas à les congédier. Il les fit accompagner de Léonas, questeur du palais, qu'il chargea de sa réponse. C'était un politique prudent et circonspect, le même qui l'année précédente avait assisté de la part de l'empereur au concile de Séleucie. Julien lui fit à Paris un accueil très-honorable: il lut avec empressement la lettre de Constance; elle contenait des reproches de ce que, sans attendre son consentement, il avait commencé par avilir le nom d'Auguste, en le recevant d'une troupe de séditieux. Constance lui conseillait de déposer une dignité dont le titre était si vicieux et si mal fondé, et de reprendre celle qu'il tenait de son empereur: il ajoutait que Julien ne devait pas avoir oublié ce qu'il devait à Constance, qui, après l'avoir nourri et élevé dans son enfance, lorsqu'il était dépourvu de toute autre ressource, l'avait ensuite honoré de la qualité de César. A ces mots Julien ne put retenir son indignation: Eh! quel est celui, s'écria-t-il, qui m'avait enlevé toutes mes ressources? Quel est celui qui m'avait rendu orphelin? N'est-il pas lui-même le meurtrier de mon père? Ignore-t-il qu'en rappelant ce funeste souvenir, il rouvre une plaie cruelle dont il est l'auteur? Léonas le pria de vouloir bien entendre les ordres de Constance sur la nomination des nouveaux officiers. Ce prince, comme s'il eût encore été le maître, nommait préfet du prétoire le questeur Nébridius, en la place de Florentius; il donnait la charge de maître des offices au secrétaire Félix; il disposait à son gré des autres emplois. Avant qu'il eût reçu la nouvelle du soulèvement, il avait déja nommé Gumoaire lieutenant-général pour remplacer Lupicinus qu'il rappelait. Julien renvoya au lendemain la décision de tous ces articles: Je renoncerai de bon cœur au titre d'Auguste, ajouta-t-il, si c'est la volonté des légions: rendez-vous demain à l'assemblée et rapportez-y votre lettre. Le questeur, craignant pour sa vie, le suppliait de ne point communiquer aux troupes la lettre de l'empereur: Je ne veux prendre aucun parti, répondit Julien, sans consulter mes soldats; mais je vous promets sûreté pour votre personne.

XV. Les soldats s'opposent à l'exécution des ordres de Constance.

Le lendemain, Julien se rendit au champ de Mars à la tête de ses troupes. Pour rendre son cortége plus nombreux, il avait assemblé tout le peuple de la ville. Il monta sur un tribunal élevé, et ordonna à Léonas de produire la lettre de l'empereur et d'en faire la lecture. Dès qu'il en fut venu à l'endroit où Constance réduisait Julien au simple titre de César, on l'interrompit par mille cris; on répétait de toutes parts: Julien Auguste: c'est le vœu de la province, de l'armée, de l'état même, qu'il a relevé, mais qui craint encore les insultes des Barbares. Léonas restait tremblant et glacé d'effroi. Julien l'ayant rassuré le congédia après lui avoir fait expédier une réponse, dans laquelle il ne ménageait plus l'empereur; il lui reprochait le massacre de sa famille, et le menaçait de venger la mort de tant d'innocentes victimes. Cependant, pour exécuter une des conditions qu'il avait lui-même proposées, entre les officiers nommés par Constance, il accepta Nébridius en qualité de préfet du prétoire: il conféra les autres emplois à des personnes dont l'attachement lui était connu: il avait déja nommé grand-maître des offices Anatolius, auparavant maître des requêtes[294].

[294] Libellis antea respondentem. Amm. Marc. l. 20, c. 9. Il avait donc été magister libellorum.—S.-M.

XVI. Lettres et députations inutiles de part et d'autres.

Il y eut encore de part et d'autre plusieurs lettres et plusieurs députations. Zosime dit que Julien offrait à Constance de quitter le diadème, s'il l'exigeait ainsi, et de se contenter de la qualité de César: mais que Constance, n'écoutant que sa colère, répondit aux envoyés, que si Julien voulait sauver sa vie, il fallait que, renonçant au titre même de César, et se réduisant au rang de simple particulier, il s'abandonnât à la clémence de l'empereur; que c'était l'unique moyen d'éviter le châtiment que méritait son attentat. Ce même auteur dit que Julien, ayant reçu cette réponse en présence de son armée, s'écria qu'il aimait mieux remettre sa cause entre les mains des dieux, que dans celles de Constance. Ce récit est démenti par Julien lui-même, qui rapporte que Constance continua de lui donner dans ses lettres le titre de César; il en paraît même offensé; il ajoute que l'empereur lui envoya Épictète qu'il appelle évêque des Gaules[295], mais, qui, selon l'apparence, était cet Arien dont nous avons parlé, évêque de Centumcelles en Italie[296]: ce député lui promettait la vie de la part de l'empereur, sans s'expliquer sur le rang qu'il tiendrait dans la suite. Julien répondit qu'il ne comptait nullement sur les paroles de Constance, et qu'il était résolu de conserver le titre d'Auguste, tant pour ne point compromettre son honneur, que pour ne pas abandonner ses amis à la vengeance d'un prince sanguinaire, dont tout l'univers, disait-il, avait ressenti la cruauté.

[295] Ἐπίκτητόν τινα τῶν Γαλλιῶν ἐπίσκοπον. (Jul. ad Athen. p. 286.)—S.-M.

[296] Telle est l'opinion du P. Petau dans ses notes sur les écrits de Julien (p. 302, édit. de 1630). Rien ne s'oppose cependant à ce qu'il ait existé réellement un évêque des Gaules du même nom que l'évêque arien de Centumcellæ.—S.-M.

XVII. Expédition de Julien contre les Attuariens.

Amm. l. 20. c. 10; l. 21, c. 1.