Jornand. de reb. Get. c. 3, 4 et 17.
Isid. chron. Goth.
Proc. de bell. Goth. l. 4, c. 5.
Cluv. ant. Germ. l. 3, c. 34 et 46.
Grot. in proleg. ad hist. Goth.
L'origine des Goths se perd, comme celle de toutes les nations célèbres, dans la nuit de l'antiquité[665]. Leurs migrations et leurs conquêtes sont cause que les anciens auteurs les ont confondus avec les Scythes, les Sarmates, les Gètes et les Daces. Entre les modernes, les plus habiles critiques se partagent à leur sujet en deux sentiments. Suivant les uns, ils sont nés dans la Germanie, et ce sont ceux que Tacite appelle Gothons, qui habitaient le territoire de Dantzick, aux embouchures de la Vistule. Selon une autre opinion, plus généralement reçue et qui me paraît mieux fondée, cet établissement ne fut que leur seconde habitation. Plus de trois cents ans avant l'ère chrétienne, ils étaient sortis de la Scandinavie, cette grande péninsule qu'on a cru être une île jusque dans le sixième siècle, et que les anciens ont appelée la source et la pépinière des nations. On voit encore la trace de leur origine dans la Suède, dont une grande province a conservé le nom de Gothie. Ils s'emparèrent d'abord de l'île de Rugen, et de la côte méridionale et orientale de la mer Baltique, jusque dans l'Esthonie. Les Rugiens, les Vandales, les Lombards, les Hérules n'étaient que diverses peuplades des Goths, qui se séparèrent du gros de la nation, et se firent en Germanie des établissements particuliers. Ceux qui conservèrent le nom de Goths, quittèrent au commencement du second siècle les bords de la Vistule; et ayant traversé les vastes plaines de la Sarmatie, ils se fixèrent sur les bords des Palus Méotides. Une partie d'entre eux, refusant de suivre leurs compatriotes, demeurèrent à l'occident de la Vistule: on les nomma Gépides, mot qui dans leur langue signifiait paresseux[666]. Ces Gépides, quelque temps après, vers le temps de Claude le Gothique, après avoir vaincu les Bourguignons, s'avancèrent sur les bords du Danube, où ils commencèrent à inquiéter les Romains.
[665] Je n'entreprendrai pas d'expliquer les difficultés nombreuses que présente un point d'histoire aussi compliqué, ni de redresser tout ce qu'il y a d'inexact dans le texte de Lebeau; ce serait m'écarter du plan que je me suis prescrit. Mon opinion sur cette grande question sera donc exprimée avec toute la brièveté possible. Lebeau s'est borné, comme il le devait, à exposer les systèmes admis de son temps; depuis, des opinions nouvelles, des systèmes ingénieux, ont été proposés, admis et rejetés, sans avancer beaucoup nos connaissances sur le fond de la question. Deux systèmes principaux partagent les savants: les uns adoptent le récit de Jornandès, historien Goth et évêque de Ravenne au 6e siècle, et regardent les Goths comme un peuple sorti de la Scandinavie. Les autres traitant Jornandès de romancier et d'imposteur, vont rechercher en Asie l'origine des Goths, et ils l'y placent à une époque plus ou moins ancienne. La vérité n'est, selon moi, ni dans l'une ni dans l'autre de ces opinions, ou peut-être est-elle dans toutes les deux; il suffit, pour les concilier, de leur ôter ce qu'elles ont d'absolu: elles se prêtent alors un mutuel appui; une multitude de renseignements précieux, et regardés comme fort douteux, acquièrent alors un haut degré d'importance et de certitude. Je m'explique. Il est constant pour moi que les Goths, fixés, au quatrième siècle, sur les rives du Danube et du Borysthène, sont les Gètes que les anciens plaçaient dans les mêmes régions. Les auteurs contemporains des premières irruptions des Goths ne laissent aucun doute sur ce point; ils emploient indifféremment les deux noms, et, de plus, ils remarquent que les peuples nommés Gètes par les Grecs et les Romains s'appelaient eux-mêmes Goths. Cela étant, il est impossible de méconnaître l'identité de ces deux noms, avec celui des Scythes; il n'en diffère que par une prosthèse familière aux Grecs. Ces trois noms indiquent trois grandes périodes de l'existence des Goths, qui nous reportent jusqu'à la plus haute antiquité, et font voir cette nation maîtresse dès lors de l'Europe orientale et d'une grande partie de l'Asie, lançant au loin de nombreuses colonies. Ces colonies, renouvelées en divers temps couvrirent toutes les parties de l'Europe à une époque fort reculée, la Scandinavie comme les autres. Voilà ce qu'il y a de vrai, selon moi, dans le système qui trouve, dans l'Europe orientale, l'origine des Goths, comme nation. Quoique ce fait me paraisse incontestable, ce n'est pas, je pense, une raison suffisante pour rejeter les renseignements qui nous ont été conservés par Jornandès. Une multitude d'indications nous prouvent la véracité de cet auteur. En racontant l'origine des Goths, qu'il place dans la Scandinavie, il décrit ce pays de manière à faire voir qu'il le connaissait bien. C'est une considération remarquable et tout à l'avantage de Jornandès. Où Jornandès aurait-il puisé des renseignements si exacts sur une contrée si éloignée et aussi mal connue des Grecs et des Romains, si ce n'est chez les Goths, toujours en relation avec la Scandinavie. On a dit et on a répété, que c'était sur la seule autorité de Jornandès qu'on avait placé dans la Scandinavie l'origine des Goths; c'est une erreur ou une supposition gratuite. Procope, qui écrivait à la même époque, ou peut-être même avant Jornandès, ne montre guère moins d'exactitude dans ce qu'il dit de la Scandinavie; ses renseignements sont conformes, mais non pareils à ceux que fournit Jornandès; ce qui prouve qu'il ne l'a pas copié. Il ne pouvait acquérir des notions aussi justes que chez des peuples en rapport avec la Scandinavie, comme les Goths y étaient alors. Il est facile de se convaincre, en comparant ces auteurs, que tous deux ils ont puisé aux mêmes sources, et qu'ils nous ont transmis une opinion généralement répandue chez les Grecs et les Romains, qui la tenaient sans aucun doute des Goths eux-mêmes, que ces conquérants venaient de la Scandinavie. Les traditions que Paul Diacre a recueillies un peu plus tard sur les Lombards, sont parfaitement d'accord avec Jornandès et Procope. On pourrait encore y ajouter. Pour concilier deux systèmes aussi opposés, il suffit de remarquer que Jornandès a confondu deux faits bien distincts. L'origine première des Goths ou Gètes, qui, étant les mêmes que les Scythes, doit se rechercher dans l'Europe orientale, et l'origine particulière des rois et des princes qui gouvernaient de son temps les tribus des Visigoths et des Ostrogoths. Pour en être convaincu, il suffit de remarquer que Jornandès a placé la sortie des Goths de la Scandinavie, avant la guerre que les Scythes soutinrent contre le roi d'Égypte, Vexoris, guerre que Justin place long-temps avant Ninus. Il est facile de concevoir que, si les connaissances de Jornandès sur la Scandinavie remontaient si loin, elles ne seraient pas si exactes, et que les Goths n'eussent pas conservé des souvenirs si précis, ni des relations aussi intimes et aussi fréquentes avec un pays si éloigné. Seulement il faut admettre qu'au temps de Jornandès l'émigration des tribus qui donnèrent des rois aux Goths était déjà assez ancienne, pour qu'on ait pu confondre ces deux événements. La généalogie des Amales, rapportée par cet historien, semble indiquer que le passage de la mer Baltique était arrivé vers le premier siècle de notre ère. Il faut aussi remarquer que, selon le même auteur, le premier des rois Goths, qui franchit cette mer, la passa avec trois vaisseaux; encore y en avait-il un qui portait les Gépides, qui formèrent une nation distinguée des Goths. On conçoit qu'il aurait fallu une flotte plus considérable pour transporter une nation, quelque petite qu'on la suppose. Qui ne voit dans ce roi des Goths, et dans ses compagnons des aventuriers semblables à ces Scandinaves, qui, au neuvième siècle, fondèrent les souverainetés russes de Novogorod et de Kiow, ou pareils encore à ceux qui allaient s'enrôler, sous le nom de Varangues, dans la garde des empereurs de Constantinople. La même chose a pu se faire et s'est faite réellement quelques siècles auparavant. Pour peu qu'on lise avec attention l'histoire des Barbares qui renversèrent l'empire romain, il est facile de reconnaître un grand mouvement, qui, depuis le premier jusqu'au quatrième siècle de notre ère, portait de nombreuses émigrations de peuplades ou de guerriers de la Baltique aux rives du Danube, à travers les plaines de la Pologne. C'est ainsi que les Bourguignons, les Lombards, les Hérules et beaucoup d'autres s'avancèrent vers le midi; c'est de la même façon que les deux races royales des Amales et des Balthes, qui commandaient les Ostrogoths et les Visigoths, étaient venues avec un certain nombre de guerriers se joindre aux Goths ou Gètes du Danube, laissés sans souverains, par la retraite des armées d'Aurélien au midi de ce fleuve, quand cet empereur se décida à abandonner les conquêtes de Trajan.—S.-M.
[666] C'est Jornandès qui donne cette étymologie. Nam, dit-il, linguâ eorum pigra, Gepanta dicitur. Jorn. de reb. Get. c. 17.—S.-M.
XXX.
Guerres et incursions des Goths.