[Zonar. l. 13, t. 2, p. 25 et 26.]

Pagi, in Baron.

Avant que de quitter Antioche, Julien voulut y laisser des marques de son mécontentement et de son mépris. Sa philosophie n'avait point imposé dans cette ville. Son extérieur austère, son éloignement des théâtres et des divertissements populaires, sa cour peuplée de sévères platoniciens, lui donnaient un air sauvage dans une ville qui ne respirait que le luxe et les plaisirs, plus choquée des ridicules que des vices. On s'était égayé aux dépens du prince par des chansons et des vers satiriques: on le raillait sur sa petite taille et sur sa démarche grave et gigantesque: les minuties de sa superstition, la multitude de ses sacrifices, ses processions, ses monnaies marquées de figures bizarres, tantôt d'un taureau, tantôt des divinités monstrueuses de l'Égypte donnaient matière de risée. Mais la plupart des traits portaient sur sa barbe hérissée[76]: c'était l'objet éternel des plaisanteries d'un peuple frivole. Des causes encore plus sérieuses avaient aigri l'humeur des habitants, surtout des plus riches et des plus injustes. A son arrivée dans Antioche, ils lui avaient demandé des terres qui étaient vacantes[77]. Lorsqu'il les eut accordées, les riches s'en emparèrent sans en faire part aux pauvres. Julien, averti de cette usurpation, les avait retirées de leurs mains; il en avait assigné le revenu à la commune pour fournir aux dépenses de la ville. D'ailleurs, les habitants, sans avoir égard à la droiture de ses intentions, ne lui pardonnaient pas, les uns d'avoir augmenté la disette par des mesures mal prises, les autres d'avoir voulu les empêcher de profiter de la misère publique. Tous ces motifs envenimaient la plume de ces auteurs ténébreux, qui achètent au péril de leur tête le plaisir criminel de divertir leurs citoyens en outrageant leur prince[78].

[76] C'est là ce qui le faisait appeler le bouc ou la chèvre. On le nommait encore Cercops, à cause de sa taille et de sa démarche; Victimarius, ou le sacrificateur, à cause des nombreuses offrandes qu'il faisait à ses dieux. On lui donnait aussi, selon saint Grégoire de Nazianze (or. 3, t. 1, p. 82), les noms d'Idolianus, de Pisæus, d'Adonæus et de Causitaurus, Καυσίταυρος, ou brûleur de taureaux. Ils lui venaient sans doute des chrétiens qui étaient fort nombreux à Antioche, car cette ville, malgré sa corruption, qui lui est reprochée par beaucoup d'autres que Julien, ne laissait pas que d'être fort zélée pour la religion.—S.-M.

[77] Selon ce qu'il dit dans son Misopogon (p. 374), il leur avait accordé trois mille arpents de terre.—S.-M.

[78] Il paraît que l'attachement des Antiochéniens pour le christianisme était aussi un des motifs qu'ils avaient pour haïr Julien. Ils disaient, comme il le rapporte lui-même dans le Misopogon (p. 357 et 360), que le χ et le κ n'avaient jamais fait de mal à leur ville. Τὸ Χῖ, φησίν, οὐδὲν ἠδίκησε τὴν πόλιν, οὐδὲ τὸ Κάππα. Par l'un, ils désignaient le Christ, et, par l'autre, Constance. Les Antiochéniens regrettaient le dernier, et blâmaient Julien de combattre le premier.—S.-M.

XLI.

Il compose le Misopogon.

Pour se venger de la haine publique, il n'eut garde de la mériter par des recherches et par des supplices. Il prit une voie plus douce, mais peu convenable à un souverain. Il aimait la satire. Il avait déjà censuré tous les Césars ses prédécesseurs par un écrit, où Constantin et ses enfants ne sont pas épargnés. En cette occasion il composa un ouvrage sous le titre de Misopogon, l'ennemi de la barbe. Quelques auteurs disent qu'il y fut aidé par Libanius[79], à qui Julien en aurait dû laisser l'honneur. C'est une ironie perpétuelle, où feignant de se faire lui-même son procès, il peint les désordres et les débauches d'Antioche. Le portrait est plein de feu et de force; mais, selon Ammien Marcellin, les traits en sont outrés, et les couleurs rudes et chargées[80]. Le lecteur est choqué d'y voir un prince se dépouiller de la pourpre, pour se mesurer et se battre, pour ainsi dire, corps à corps avec les plus méprisables de ses sujets. Cette satire produisit son effet naturel: elle attira des répliques; et Julien fut réduit à finir par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire, à dévorer en silence ces nouvelles railleries, et à renfermer son ressentiment. Il avait protesté dans son ouvrage qu'il allait quitter Antioche pour toujours. En effet, lorsqu'il partit de la ville, comme il était suivi d'une foule d'habitants, qui lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, le suppliaient de leur rendre ses bonnes graces, il leur répondit d'un ton de colère qu'il ne les reverrait plus, et qu'après sa victoire il irait faire sa résidence à Tarse. Mémorius[81], qui gouvernait alors la Cilicie, avait déjà reçu ordre d'y préparer tout pour le recevoir au retour de Perse. Mais Julien n'eut besoin d'y trouver qu'une sépulture.

[79] C'est l'opinion du seul Élie de Crète, commentateur de saint Grégoire de Nazianze, t. 2, p. 483. Comme cet Élie de Crète vivait au onzième siècle, son autorité n'est pas d'une grande importance.—S.-M.