Qu'aussitôt négligé je deviens inutile.

Inutile, le mot est dur, mais il est la justesse même. Est-ce l'abus qu'on faisait des cartes de visite qui décida les conventionnels à supprimer le premier de l'An? Ou fut-ce la vanité des vœux qu'on y déposait? Toujours est-il qu'abolie en décembre 1791, la coutume du Jour de l'An ne fut rétablie que six ans après, en 1797. Nos pères conscrits, qui ne barguignaient pas avec les délinquants, avaient décrété la peine de mort contre quiconque ferait des visites, même de simples souhaits de jour de l'An. Le cabinet noir fonctionnait, ce jour-là, pour toutes les correspondances sans distinction. On ouvrait les lettres à la poste pour voir si elles ne contenaient pas des compliments.

Et pourquoi cette levée de boucliers contre la plus innocente des coutumes? Le Moniteur va nous le dire. Il y avait séance à la Convention. Un député, nommé La Bletterie, escalada tout à coup la tribune.

«Citoyens, s'écria-t-il, assez d'hypocrisie! Tout le monde sait que le Jour de l'An est un jour de fausses démonstrations, de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes...»

Il continua longtemps sur ce ton. Le lendemain, renchérissant sur ces déclarations ampoulées, le sapeur Audoin, rédacteur du Journal Universel, répondit cette phrase mémorable:

«Le Jour de l'An est supprimé: c'est fort bien. Qu'aucun citoyen, ce jour-là, ne s'avise de baiser la main d'une femme, parce qu'en se courbant il perdrait l'attitude mâle et fière que doit avoir tout bon patriote!»

Le sapeur Audoin prêchait d'exemple. Cet homme, disent ses contemporains, était une vraie barre de fer. Il voulait que tous les bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compère La Bletterie n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire éphémère. Ni le calendrier républicain ni les fêtes instituées par la Convention pour symboliser l'ère nouvelle ne réussirent à prévaloir contre des habitudes plusieurs fois séculaires. Les institutions révolutionnaires tombèrent avec les temps héroïques qui les avaient enfantées. Le premier de l'An fut rétabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels lui ont donné leur consécration. Le Président de la République reçoit, ce jour-là, dans les salons de l'Élysée, l'hommage respectueux du corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'État. Quant à la foule des simples citoyens, elle se charge de démontrer par l'exubérance de sa joie à quel point le député La Bletterie était ignorant des mystères du cœur humain.

Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris que le temps et l'espace ne sont que des catégories de l'entendement. C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques une signification faste ou néfaste. N'empêche qu'en tous pays, même chez les Japonais, dont l'année officielle ne commence pourtant que le 8 février, le premier jour de l'année est le prétexte de grandes réjouissances.

«Dès la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons japonaises sont nettoyées et même exorcisées; c'est-à-dire qu'à l'heure de minuit le chef de famille, revêtu de ses plus riches habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main gauche, une petite table de laque sur laquelle est posée une boîte de fèves rôties. Il y puise par poignées, pour en jeter un peu çà et là dans chaque pièce, en répétant: «Sortez, démons! Entrez, richesses!» Peu après, il s'élève dans la cour de chaque demeure une flamme très vive qui part du sol et dure à peine quelques minutes. C'est un faisceau de bûchettes de bois aspergées d'eau bénite et qui doit, selon la direction que prend la flamme, présager aux assistants la bonne ou la mauvaise fortune pour l'année qui s'ouvre. On n'oublie pas non plus, en cette nuit mémorable, de parer l'autel domestique des dieux du bonheur. Un coin de la pièce est réservé à cet usage dans chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un léger échafaudage de bois de cèdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de piédestal à deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumées. En avant d'elles sont posés trois guéridons minuscules en laque chargés des prémices de l'année: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux langoustes ou poissons aux nageoires ornées de papier d'argent, et le troisième de deux flacons de saki enveloppés également de papier argenté. Le tout est complété par deux grands chandeliers de bronze, surmontés d'énormes bougies qui brûlent en l'honneur des dieux. Dans toutes les cuisines, les mitrons ont pétri, mis au four et surveillé la cuisson des innombrables gâteaux de riz qui doivent être donnés en étrennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les ménages, on a pilé, en de grands mortiers, la quantité de riz représentant la provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses différents préparatifs pour pouvoir le lendemain se livrer à la gaîté, aux rires et aux divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers, présenter l'aspect de véritables bacchanales.»