Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux: elle avait aussi ses herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin, pieds nus, en état de grâce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir de chasser les démons et de guérir la fièvre. On sait que, parmi ces fleurs mystérieuses, se trouvait la verveine, la plante sacrée des races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en murmurant une formule bizarre, nommée la verven-Dieu et dont le sens s'est perdu.
Mais voici mieux: les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean la verbena de San-Juan, la verveine de Saint-Jean. Dans toute l'Espagne, dit un savant docteur de l'Université de Madrid, M. Otero Acevedo, on allume ce soir-là de grands feux, appelés lumés, qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la côte, la population va s'ébrouer dans la mer, malgré le froid souvent très vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les villages de l'intérieur vont dans les prairies, dont l'herbe est encore très courte, et se roulent dans la rosée; c'est, paraît-il, un préservatif et, au besoin, un remède souverain contre les maladies de la peau[6]. Les jeunes filles, ce soir-là, remplissent d'eau un vase qu'elles déposent au rebord de la fenêtre et, à minuit sonnant, elles y écrasent un œuf frais provenant d'une poule noire: suivant la forme que prend cet œuf, celle qui interroge ainsi le destin voit apparaître un novio, un château, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter que c'est toujours le novio qui se laisse deviner. Quant à la verveine qui a donné son nom à la vigile, il est d'usage de l'aller cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y laisser jusqu'au jour, exposée aux rayons de la lune; cette eau sert, le lendemain, à se laver le visage. On dit également, en Espagne, de celui qui a l'habitude de se lever tôt, qu'il va cueillir la verveine, coge la verbena...
On trouve la même superstition en Saintonge. Seulement elle s'y pratique, non à la Saint-Jean, mais à la Pentecôte. Le matin de ce jour-là, les garçons qui ont des peines de cœur vont se rouler en secret dans la rosée: ce traitement à la Kneipp s'appelle «prendre l'aiguaille de Pentecôte».
Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait dire: «Il est allé ramasser un charbon de Saint-Jean.» Le fait est que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de propriétés merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres du tantad et dévotement placé, au retour, dans un coin du foyer, pour préserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore qu'en balançant les nouveau-nés devant la flamme de trois tantads, on les garde à tout jamais contre le mal de la peur...
Croyances puériles, sans doute, et qui témoignent d'une âme singulière et naïve, agitée plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel. Mais la vérité est que les Bretons, en même temps que les plus superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. Où qu'ils aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est ainsi que, dans cette nuit sacrée du 24 juin, tandis que la Bretagne lointaine, là-bas, derrière l'horizon, s'étoile de points d'or et danse autour de ses tantads, la mer d'Islande, à son exemple, se fleurit de soudaines constellations.
Un baril, depuis le matin, sur la goélette, oscille lourdement à l'extrémité de la grande vergue. On y a empilé d'antiques défroques, mouffles, «cirages», vareuses, préalablement trempées dans le goudron et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque homme y est allé de sa contribution personnelle de vieux chiffons. L'équipage, vers huit heures, a formé le cercle au pied du mât. Il ne fait pas nuit «à» Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour, pourtant, ce crépuscule perpétuel, ces limbes blafards, où grelotte un soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enfléchures, boute le feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fumée noire, la flamme éclate, bondit, se propage, dirait-on, de bord à bord. Phénomène explicable, toutes les goélettes bretonnes ayant leur fouée traditionnelle, leur tantad aérien suspendu à l'extrémité de la grande vergue et qui déchaîne, dans l'instant qu'il s'allume, les acclamations frénétiques de l'équipage. Le tumulte s'apaise pour la récitation de la prière. Puis, le capitaine descend dans le poste payer «la double» à ses hommes.
Et, ce soir-là, les «Islandais» s'endorment en rêvant de la Bretagne.