Le prologue achevé, la représentation commence. Elle dure en moyenne trois grandes heures et se termine par un épilogue. Mais, comme les pièces bretonnes ont généralement deux «journées», ce premier épilogue n'est en somme qu'un intermède ou plutôt une «annonce» rimée. Afin que le public ne s'y trompe pas, on a soin de le prévenir que la pièce n'est qu'«à sa moitié» et on l'invite à revenir le lendemain «sans faute», en lui promettant plus d'émotions et d'intérêt que dans la journée précédente, «attendu que le plus beau reste encore à jouer».
Le public manque rarement de répondre à l'invitation. La seconde «journée» commence, et l'affluence des spectateurs est encore plus grande que la veille. L'acteur chargé du prologue ou, comme l'appelaient abréviativement les Latins, le Prologue (par une majuscule), entre en scène et débite son petit sermon avec les flatteries et les compliments ordinaires à l'adresse de l'assistance. Cependant, et comme celle-ci peut avoir la mémoire courte ou qu'une partie de l'auditoire peut n'avoir pas assisté à la représentation précédente, les acteurs bretons recourent quelquefois à un expédient original auquel s'est laissé prendre plus d'un crédule spectateur.
«Une belle demoiselle, une étrangère, dit Luzel, paraît tout à coup à l'extrémité de la place, sur une haquenée blanche; elle traverse les rangs pressés de la foule, toute surprise, et pousse jusqu'au théâtre, où le Prologue est en train de débiter son discours. Elle s'arrête, adresse la parole à l'orateur et lui demande la raison d'un si grand rassemblement et pourquoi il pérore et gesticule de la sorte, comme un comédien sur le théâtre. Le Prologue, en galant artiste, lui tend la main, l'invite à monter près de lui et lui fait un résumé fidèle de ce qui a été représenté la veille, ainsi que de ce qui va suivre. La belle demoiselle, satisfaite, le remercie de sa complaisance et témoigne de son regret de ne pouvoir assister à la représentation; mais il faut qu'elle soit à Tréguier avant la nuit; elle remonte donc sur sa haquenée blanche, fait ses adieux et disparaît par la route qui mène vers la ville.»
Les acteurs reviennent alors en scène et entament la seconde partie de la pièce. Il est bien rare qu'elle soit terminée avant le coucher du soleil. L'action languit un peu dans les pièces bretonnes. Tout s'y passe en récits, et, par surcroît, ces récits sont coupés de cantiques interminables. Les récits eux-mêmes et jusqu'au dialogue, au lieu d'être déclamés comme chez nous, sont psalmodiés sur un air de plain-chant qui ralentit encore la marche de l'action. Vaille que vaille, on arrive au dénouement. Mais tout n'est point terminé avec la pièce, et il reste à entendre l'épilogue de la seconde journée ou bouquet.
C'est là que le poète doit montrer toute son adresse et sa science et répandre à pleines mains les fleurs de sa naïve rhétorique. Il s'agit en effet, après avoir amusé le peuple, de stimuler sa générosité. Entreprise délicate. Tandis que le Bouquet déploie ses grâces sur la scène, deux des confrères du récitant circulent dans les rangs de l'assistance. Le public breton ne se fait pas trop tirer l'oreille et les pièces de dix sols, mêlées au billon, pleuvent dans l'escarcelle des acteurs. Le produit de cette quête est tout leur bénéfice et ces braves gens sont satisfaits s'il suffit à payer le banquet pantagruélique qui les réunira, sous quelque tente de cabaret, à la fin de la dernière journée. Leurs frais, par ailleurs, sont assez médiocres. Telle est la passion dramatique du public breton que c'est à qui prêtera gratuitement sa collaboration aux acteurs: les menuisiers, charpentiers, forgerons, s'emploient à la construction de la scène; les paysans fournissent le charroi; les aubergistes, des fûts vides; les bourgeois, des ornements et des planches. Il n'était pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de fouiller dans leur garde-robe et d'y emprunter «des vieilles rapières rouillées, perruques, habits de marquis et de marquises, tentures à personnage, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scène et habiller les acteurs».
Le théâtre breton n'est cependant pas très riche en mystères originaux. Sur les quelque cent cinquante spécimens que nous en possédons et dont les sujets sont presque toujours empruntés aux romans de chevalerie et à la vie des saints, à peine ou cinq ou six traitent des sujets strictement bretons.
La vie de saint Gwénolé est du nombre. L'action nous transporte au Ve siècle, à la cour du roi Grallon, dans la légendaire ville d'Is. C'est une triste époque pour la Bretagne. Grallon, par sa faiblesse, a laissé la licence et les vices s'installer en maîtres dans sa capitale. À l'anarchie des mœurs s'ajoute la menace de l'invasion étrangère. Mais Dieu suscite à temps un sauveur dans la personne du jeune Gwénolé, neveu de Grallon et fils d'un seigneur de la Grande-Bretagne nommé Frégan et de sa femme, la princesse Alba. La curieuse gravure que nous donnons ici, d'après un «instantané» pris pendant les répétitions de Ploujean, représente la scène où Frégan et sa famille supplient le Seigneur de venir en aide aux Bretons. Cette prière est exaucée: l'invasion barbare est repoussée et Grallon se convertit au vrai dieu. Mais ses sujets, au lieu de l'imiter, le tournent en dérision et se ruent dans la débauche avec une furie nouvelle. Cette fois la patience divine est à bout. Is, en qui ressuscitent Gomorrhe et Sodome, connaîtra le même sort que ces villes maudites: elle périra par l'eau comme elles ont péri par le feu. Gwénolé, «le saint de la mer», est chargé d'en avertir Grallon.
GWÉNOLÉ.
La troisième nuit du troisième jour, Is sera engloutie; Dieu aura fait justice. Mais, ô mon oncle, avant de vous quitter, je vous conjure de bien guetter le chant du coq: à dix heures il chantera et vous vous préparerez à quitter la ville; et, quand il chantera pour la seconde fois, vous sauterez en selle; et, quand il chantera pour la troisième fois, alors il faudra faire galoper votre cheval haut et bas, sans regarder derrière vous...