—On ne peut pas s'en procurer. Les poissardes disent que c'est comme cela tous les ans le 2 novembre... À cause du «coup de vent des morts».

—Le coup de vent des morts?...»

Madame demeure bouche bée. C'est pourtant sa cuisinière qui a raison. Vous pouvez prendre le train, ce jour-là, pour n'importe quelle plage de la Manche, de l'Océan ou de la Méditerranée: de Dunkerque à l'embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbère à Menton, vous ne verrez pas une voile de pêcheur sur la mer.

Devant l'église, sur les estacades, à l'intérieur des cabarets ou d'un de ces Abris du Marin fondés par M. de Thézac et qui rendent tant de services à nos populations maritimes, les hommes sont assis, la pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l'oreille, les bottes et la vareuse sèche. Ils ne se fient pas à l'accalmie qui suit la tempête. Ils savent à quoi s'en tenir sur ces invites du flot. S'ils y cédaient, ils ne tarderaient pas à voir remonter du large ces théories de noyés dont parle le poète, «hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules», qui tournent autour des barques en réclamant la sépulture d'une voix lamentable. Deux fois dans l'année, le 2 novembre et le 25 décembre, au jour des Morts et à Noël, les crierien émergent de l'abîme et se rendent en procession vers les villes englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que frappa la colère divine. D'immenses cathédrales, aux cintres lumineux, étincellent sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des cloches qu'on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient de ces églises sous-marines où officient, devant le peuple des noyés, les «évêques de la mer». Singuliers prélats, par parenthèse, mitrés, chapés et crossés, mais dont la croupe se recourbe en queue de poisson! Une légende veut qu'ils soient commis à la garde d'un des trois vêtements de sainte Véronique, le linge même où s'imprima, sur la route du calvaire, la face auguste de Notre Seigneur et dont le voile conservé au Vatican ne serait qu'une réplique...


Est-ce pour commémorer le souvenir de ces infortunées victimes de la mer et rappeler aux vivants combien ils pèsent peu dans la main de l'Éternel? Toujours est-il que jusqu'en ces dernières années encore, sur le littoral breton et notamment à l'île de Sein, la vigile des Morts prêtait à un usage singulier: le tro ann anaoun ou «tour des âmes», dont j'ai parlé dans mon livre Sur la côte.

Le matin de la Toussaint, au prône de la première messe, M. le «recteur» (curé) désignait en chaire huit hommes de la paroisse chargés de tenir le rôle d'anaoun. Une quête à domicile était faite dans la journée par leurs soins. La nuit venue, après les trois Nocturnes des morts, quatre d'entre eux rentraient à l'église pour sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s'arrêtaient devant toutes les maisons et, de préférence, devant celles où il y avait eu des morts pendant l'année. Leur mélopée frissonnante s'élevait alors dans la nuit:

Christenien, divunet,

Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet,

Da lavarat eur pater hag eun ave: