À Bruges, par exemple, on pétrissait autrefois dans chaque ménage, le jour des Morts, des galettes spéciales nommées pankœken, qu'on faisait bénir à l'église, puis qu'on répartissait entre tous les membres de la communauté. Chaque galette dévotement croquée rachetait une âme. Aujourd'hui, le pankœken ne se mange plus en famille. Mais, par une déviation singulière de l'usage, on en fabrique encore dans certains restaurants et cabarets populaires, où les meurt-de-faim de la localité, ravis de l'aubaine, se tiennent en permanence pendant toute la journée du 2 novembre et, moyennant une petite rémunération et quelques chopes supplémentaires, se chargent d'engloutir autant de galettes funèbres qu'on veut bien leur en offrir. Le peuple croit, en effet, que le pankœken peut être mangé par n'importe qui et que, pourvu qu'on le mange à l'intention d'un défunt bien déterminé, l'acte conserve toute son efficacité...

Si la croyance populaire dit vrai, c'est bien la première fois, entre nous, qu'une indigestion aura passé pour méritoire aux yeux de l'Éternel.

Noëls de France.

«Au gui nouveau! Au gui fleuri!»

Voilà qu'il retentit une fois de plus à nos oreilles, l'appel des vendeurs ambulants de mistletoe. Pendues à un gros bâton de frêne ou de bouleau, les jolies touffes vertes du viscum album balancent au pas du marchand les fines opales de leurs baies, Noël est proche.

«Au gui nouveau! Au gui fleuri!»

Et c'est un peu de l'âme de la forêt, un peu aussi de l'âme du Passé, qui revit dans ce naïf appel du petit détaillant. Ainsi nos aïeux, jadis, s'en allaient par les rues criant l'antique Aguilané, corruption probable d'Eguinaned (le blé germe) ou, suivant d'autres, d'Acquit l'an neuf, dont le sens est plus aisé à entendre. Le gui parisien nous arrive de Meudon, de Chaville, de Verrières: il appartient à qui veut le cueillir. Les errants du pavé le savent et, confiants dans la tolérance de l'administration domaniale, ils se font une ressource, décembre venu, de la cueillette du joli végétal.

On vend bien du gui, pendant la semaine de Noël et du Jour de l'An, au pavillon des Halles; mais ce n'est plus là du gui parisien. Importé par chemin de fer, il arrive de Normandie et de Bretagne; il n'a point poussé sur les peupliers, comme le gui parisien, mais sur les pommiers, dont il est pourtant un dangereux parasite. Vainement, nos professeurs d'agriculture mettent-ils en garde contre ses ravages les cultivateurs normands et bretons: le gui s'obstine; et il est vrai que les bénéfices de sa cueillette compensent largement le mal qu'il fait aux arbres. Ce n'est pas seulement sur Paris qu'on l'expédie: l'Angleterre en fait une consommation prodigieuse. De Granville et de Saint-Malo partent chaque hiver, à destination de Southampton et de Londres, des chargements complets de gui: 90000 kilos pour Granville, davantage encore pour Saint-Malo, qui tient la tête de l'exportation. Cargaisons féeriques! Voiliers et steamers de rêve! On comprend qu'ils aient tenté les poètes, et l'on chanterait volontiers avec l'un deux, Charles Frémine, ces flottilles odorantes et fleuries,

Qui s'en vont dans le mystère,