Que de changements en un demi-siècle! Il apparaît bien, à lire Vinçart, que ces ouvriers de 1848 étaient des hommes d'un autre âge dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme avait je ne sais quoi de naïf et de cordial. Les «compagnons» partaient des différents quartiers de Paris le matin du 25 octobre et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique réuni à la capitale, Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district autonome, avec sa cayenne (sorte de siège social), son père et sa mère des compagnons. La mère et le père de Paris prenaient la tête du défilé; derrière eux venait la musique, puis «les autorités municipales», enfin les compagnons eux-mêmes, des fleurs à la boutonnière et des flots de rubans à leurs cannes. Le cortège ainsi formé gagnait pedetentim l'église paroissiale de Montmartre et y pénétrait en grand arroi, après avoir exécuté devant le portail toutes les cérémonies du «devoir» corporatif, telles qu'évolutions, hurlements, marches, etc., en un mot la guillebrette entière, qui était le nom générique donné aux cérémonies du compagnonnage.
«Dans l'église, dit Pierre Vinçart, le pain bénit est surmonté de l'effigie de saint Crépin; l'ancien évêque de Soissons est habillé en empereur du Bas-Empire et tient à la main une grande botte à revers. À la sortie de la messe, les compagnons réitèrent leurs cérémonies et, se remettant en ordre, ils vont à la barrière des Martyrs, chez le restaurateur ayant pour enseigne: Au rendez-vous des Princes. Ils y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises à ce banquet: ce sont les mères de Paris et de Montmartre qui, pendant la durée de cette fête, se traitent mutuellement de sœurs. De nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantées à la fin du dîner, où personne autre que des compagnons ne peut assister.»
L'auteur en vogue dans le peuple, et particulièrement chez les cordonniers, était alors Savinien Lapointe, lui-même cordonnier et que la muse visitait à ses heures. Rendons cette justice à Lapointe que, si ses vers sont pleins d'une ardente flamme démocratique, il n'y fait jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le prolétariat répétait à l'envi ses fameuses strophes sur le Travail et c'était elles qu'on chantait de préférence au banquet de la Saint-Crépin.
L'indépendance, amis, du travail est la fille;
Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend;
À nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille
Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.
Soyons justes, pour être en paix avec notre âme.
Soyons forts: l'homme fort est généreux toujours,
Et nos membres hâlés que le travail réclame,