III
Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit, sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis Contes de mon moulin, point de départ, comme on sait, de la réputation de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain nombre de nouvelles, La Mort de Pan, Curo Biasso, Le vin de la messe, les Haricots de Pistalugue, le Canot des six capitaines, et par dessus tout cet admirable Jean des Vignes qui m'apparaît comme la merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du récit[ [33].
M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un jeune et délié critique, M. Charles Maurras[ [34], a des bondissements d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc; elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.
On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[ [35]. Mais par le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste, tel de ses romans, comme l'Attentat Sloughine, n'est qu'une mise en scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa traduction de la Russie souterraine de Stepniak, l'avaient préparé à l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'Amour infirme[ [36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.
Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande surtout Très Russe.
Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons point vu encore, et c'est M. Claretie[ [37]. Journaliste, historien, dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de Robert Burat, qu'il avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite Monsieur le Ministre comme son chef-d'œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:
—«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?
—«Allons au foyer, monsieur le ministre!
«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;—et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la plupart fredonnant la ballade de Nelusko, franchissaient lestement, en habitués, l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène... etc.»