Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a excellemment dit M. Brunetière[ [38], d'avoir introduit le reportage dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture Monsieur le Ministre, quand cette curiosité se portait aux hommes de la politique, le Troisième dessous, quand c'était aux gens de théâtre, Jean Mornas et les Amours d'un interne, quand c'était aux mystères malsains de l'hypnotisme. C'est tout?—C'est tout.
IV
J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres; voici un chef-d'œuvre: Pêcheur d'Islande. Qu'il serait intéressant d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[ [39]. Elles m'ont été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la vie les «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils ne se sont point trompés pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur les procédés de composition de M. Loti.
C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, dans Pêcheurs d'Islande.
La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le reste de l'année en ex voto au plafond de l'église. Le navire est à califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun! Kraoun!»[ [40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête, chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»
Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement, tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y fiance vraiment l'amour.
Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.