Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière. Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.


La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.

Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la «pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman. Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda. Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore; elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi depuis dix ans...

Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.


Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.

De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven, après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. Et les inscriptions sont alors plus longues: «A la mémoire de Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856.» Et celle-ci, toute grosse d'effusions: «A la mémoire de Sylvestre Bernard, capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du 5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos prières. Nous ne t'oublions pas.»

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer, et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur paroisse...