Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes, l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces écrivains[ [54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière; les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, A vau-l'eau, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, Sous l'œil des barbares, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget, ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.
I
Une vie littéraire qui est tout unie[ [55]. En 1873, à l'âge de vingt et un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos psychologues, débutait à la Revue des Deux-Mondes par un essai sur le roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est un charme.
Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser, M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est ainsi, j'imagine, que l'auteur de Mensonges et de Crime d'amour se retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873 l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.
En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée Céline Lacoste[ [56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques années plus tard, avec l'Irréparable et Crime d'amour. Cruelle énigme le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par André Cornélis. Voici enfin Mensonges. C'est un livre de pleine maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.
Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles». L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin, «respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de Mensonges et de Cruelle énigme n'est-il pas là dans son entier, et l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie n'est-elle pas chose bien extraordinaire?
De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme, c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos sœurs, admirez-le écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet idéaliste le coup d'œil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.