Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond Haraucourt et Maurice Barrès.

M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: Amis[ [57]; mais, à mon sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont, comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette «souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les grands cœurs, comme si ces cœurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à plaisir ces cœurs doux et graves, la déchirure des cœurs qui s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.

Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut cette amitié, et il en a parlé divinement dans les Essais[ [58]: «Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi. Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton. Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.» C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi, et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services! Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle aime.—Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est indifférent.

M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être un chef-d'œuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier seulement[ [59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations, très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent, envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M. Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue, métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent: ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux. Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux. Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.

M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[ [60]. Ce livre de début s'appelle Sous l'œil des Barbares, et, faute de le pouvoir cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure. «C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces «tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du plus exactement qu'il a pu.

Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du «je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du moi qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées, passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés, paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.

Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage, d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits, où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[ [61], Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:—«Chacun de nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»—«Pour m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives et si agréables à voir, tristesse et dérision. Et voilà bien la guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!»—«La chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la délicatesse de son âme».—J'imagine (une fois le ton donné et admis) qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique; c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il est délicieux de se tourmenter.»

Sous l'œil des Barbares a été reçu comme un bréviaire par un petit nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et des jeunes femmes—qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans—pour qui c'est une sorte d'Imitation[ [62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[ [63], M. Paul Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de ce jeune Plessing que Gœthe essaya vainement de rappeler à la vie. Les discours de Gœthe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes. Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules Lemaître, le Journal de Stendhal, et admirez quelle différence entre l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour le moi. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?

III