Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la Nouvelle Revue.)
M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait Janus au Figaro, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse; les nuances bien observées; l'ensemble très précis[ [64]. En devenant romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure; c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[ [65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre; il est médiocre comme romancier[ [66]. J'entends ici,—et il entend avec moi par roman—une intrigue, un groupement de personnages qui agissent les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse. Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe, quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé, isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.
Chonchette de M. Marcel Prévost,—qui est aussi l'auteur applaudi du Scorpion[ [67]—offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de Bonnières[ [68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord, mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément romanesque doit s'introduire dans tout roman[ [69]. Ceci a l'air d'une tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas, comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure, va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes. Peau-d'âne leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât un si extrême plaisir. Mais Peau-d'Ane en un milieu moderne, sans les robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les fées, Peau-d'Ane en manches à gigot et en jupe directoire, traversant le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!
M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute sa mesure, malgré la Course à la Mort et de belles pages. Le livre de M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style, chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[ [70].
Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux, comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[ [71] comme dans les couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le chupen, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard, sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: Loin de Bretagne, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes, n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de marteau sur l'air de l'Ann-ini-goz! M. Quellien a fixé un peu de cette âme dans Loin de Bretagne, et c'est assez pour qu'il ait sa place ici[ [72].
IV
Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration qu'elle a pu prendre aux œuvres de son mari, il est plus difficile de distinguer dans son œuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet. Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte d'intrigue[ [73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du vulgaire des événements[ [74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute, n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.
Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal. Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse, le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom synthétique, Païenne ou Grecque, ou autrement, et n'en sont au fond ni plus païens ni plus grecs,—si peu païens et si peu grecs qu'à quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature, l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.