CHAPITRE VIII
LES ROMANTIQUES
Léon Cladel.—Catulle Mendès.—Clovis Hugues.—René Maizeroy.—Jacques Madeleine.—Henry d'Argis.—M. de Souillac.—Jean Richepin.—Joséphin Péladan.—Villiers de l'Isle-Adam—Emile Bergerat.—Mme Judith Gautier.—Bertrand Robidou.—Jean Rameau.—Elémir Bourges.—Barbey d'Aurevilly.
Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam, d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son Essai sur l'incommodité des commodes; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[ [139]; Philothée O'Neddy s'écrie dans Feu et Flamme: Les préjugés ont une telle puissance que si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,
Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
Chacal...
Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[ [140]. D'autres modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour reprises et rajeunies.
I
D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ. La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de pluie. Ce costume-là est déjà une indication.
Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: Raca, Les Va-nu-pieds, N'a qu'un œil (que ce candide proposa comme feuilleton à la République française de Gambetta), Mi-diable, Une brute, Gueux de marque, Le Bouscassié, L'homme de la Croix-aux-bœufs, Kerkadec le garde-barrière. Tout cela sonne terriblement. Et à la vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles. C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel, ni des romantiques en général.