Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire commentée par lui[ [141]. Je renvoie sur ce point à N'a qu'un œil, dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols, meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement pour lui, comme pour ces bœufs dont on dit qu'ils voient les objets quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses, éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable; on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son œuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»—Et c'est tout ce que la postérité se rappelait de Langlade.
II
Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: Pour lire au bain, Tendrement, Lili et Colette, les Iles d'amour, Le nouveau décaméron, de ces livres comme les aimait la belle dame de Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les peut lire que d'une main[ [142]. La plupart de ces livres sont, au reste, de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (Zo'har, la Première maîtresse, etc.), la veine libertine coule tout aussi large. Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: Les mères ennemies.
Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M. Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans Madame Phaéton une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M. Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins, l'auteur de Deux amies[ [143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de Zo'har. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques Madeleine avec Un couple, M. d'Argis avec Sodome, et M. de Souillac, avec Zé Boïm, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence et de préciosité.
III
Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari, celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.
C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent Dickens[ [144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas supérieur[ [145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues font penser à Mérimée[ [146]; par le heurté et le vif de quelques analyses, il dépasse Vallès[ [147]; d'autres fois,—moins souvent—c'est M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin correct et presque académisable[ [148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il n'ait atteinte quand il a voulu. Sœur Doctrouvé est la merveille du genre. Dans les premières pages de Césarine, rien que par sa notation nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et le culte aussi des grandes choses naturelles[ [149].
Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion, toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait, que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous ce titre général: La décadence latine, une série de romans[ [150] qu'il est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...