Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant. Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.

Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine! Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?

Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».

En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir, comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou s'en réjouir.

CHAPITRE V

Les conflits de l'esprit et du coeur

SOMMAIRE

I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et le mariage.

II.--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu la bonne et simple ménagère!

III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait perdre a l'homme et a la femme.

IV.--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction et dépopulation.

Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître, s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large, ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous appliquer avec franchise.