I
Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse se chamailler unguibus et rostro, il est permis de conjecturer qu'en ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de famille.
Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord, n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité attendrie?
Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles», nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère indépendance, devant un célibat farouche et austère.
Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible, afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin, l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde que déjà l'offre dépasse la demande!
A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un condisciple ou un confrère.
Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des Leroy-Baulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en éloignent déjà tous les jours.
Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien plus heureuse avec son vieillard [126]!» Et notez qu'un sexagénaire amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.
[Note 126: ][ (retour) ] Émile Faguet. Feuilleton du Journal des Débats du 18 janvier 1897.