Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais, tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896 est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les classes) condamnés au célibat.
II
Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité, qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son intérieur.
Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la préparation d'un plat sucré?
On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher, mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage. Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand profit du père et des enfants!
Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors, l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent. Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours: l'amitié d'une femme [127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié fasse tort à l'amour!
[Note 127: ][ (retour) ] La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.
Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers? Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes, neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais, bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à séparer l'ivraie du bon grain.